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Il était beau, intelligent voire brillant. Séduisant et charmeur quand il allait bien.


Il écrivait des poèmes superbes, sur l'amour, la maladie, la mort.

 

Sa vie n'était qu'une longue torture.

 

Il était psychotique Hakim, de ceux que l'on appelle les grands psychotiques. Délirant, halluciné, persécuté. Enfermé dans son monde, il devenait impénétrable, totalement étranger à la réalité. Dissocié, autrement se sentant explosé en des milliers d'éclats qu'il ne pouvait pas rassembler pour se retrouver entier et cohérent.

 

Au cours d'une crise plus intense, plus intolérable et que rien n'avait laissé prévoir, il avait tenté d'égorger un autre malade. La dangerosité de sa schizophrénie était réelle. Nous ne pouvions plus le prendre en charge Il a passé trois ans en UMD (Unité pour Malades Difficiles). Et il nous est revenu au bout de trois ans. Il restait considéré comme dangereux. Souvent, le délire, les hallucinations et l'angoisse le submergeaient et il ne maîtrisait plus rien. Il est donc resté en hospitalisation sous contrainte. Isolé dans sa chambre dont parfois il refusait de sortir pour aller aux toilettes, se doucher ou prendre son repas. Ses seules sorties autorisées dans l'unité. On n'entrait jamais seul dans sa chambre mais toujours à deux. Comme dans une cage aux fauves qu'il ne faut pas effrayer, bousculer, en se faisant reconnaître de la voix avant de pénétrer son espace. Son regard en disait toujours long sur son état psychique. Nous avions appris à en décoder les messages et à adapter notre attitude en fonction de nos lectures. Mais il était totalement imprévisible. Son état pouvait varier d'une seconde à l'autre.

 

Oui, sa folie était dangereuse. Pour lui et pour les autres. Il en avait confusément conscience.

 

Nous en avions, nous, une conscience aiguë.

 

Avions-nous peur ? Certains d'entre nous oui, sans aucun doute. Pour le reste de l'équipe, c'était prudence, douceur, évitement de tout ce qu'il aurait pu prendre pour une provocation. J'ai dit prudence, pas méfiance. Il l'aurait ressenti et son délire de persécution aurait alors flambé avec toute l'agressivité que cela pouvait entrainer.

 

Il avait ses préférés dont, sans que je sache pourquoi, je faisais partie. Cela ne signifiait pas que nous risquions moins que les autres, bien au contraire. S'il avait dû s'en prendre à une blouse blanche, c'eût été d'abord à l'un de ses préférés. Paradoxal peut être, mais c'est toujours ainsi.

 

Dangereux Karim ? Non. Karim n'était pas, en soi, dangereux. Je l'ai dit, quand il allait bien, il était absolument charmant. Non, Karim n'était pas dangereux. Ce qui était dangereux, c'était sa folie et toute la souffrance qu'elle provoquait. Cette folie et cette souffrance qu'il ne contrôlait pas. Ses hallucinations et son délire qu'il ne maîtrisait pas. Et qui pouvait le pousser jusqu'à tuer son ou ses persécuteurs du moment. C'est à dire ceux qui, sans autre raison que son délire et ses hallucinations, lui inspiraient une peur panique. Sans autre raison que cette psychose qui le rongeait de l'intérieur comme un acide mortel en l'isolant de l'extérieur comme une prison.

 

Non, Karim n'était pas dangereux. Seule sa souffrance était dangereuse. Et pouvait lui faire commettre l'irréparable. Ce qu'il fit un jour. Après la relève de quatorze heures, nous l'avons retrouvé.

 

Pendu avec du drap au pied de son lit.

 

Comme le cancer, la folie peut être mortelle.

 

Elle a tué Karim.


Karim en est mort sans avoir pu reconstituer son pauvre cor^s et son pauvre esprit en morceaux.