1948.

 

La guerre est terminée. La France n'est plus occupée par l'armée nazie. Fin des années de disette voire de famine. Mais tout n'est pas rose pour autant. Il y a toujours des restrictions, des tickets de rationnement, probablement encore du marché noir. Mes parents se sont mariés en 1940, ils sont trois enfants. Mon père a donc une femme et trois enfants à nourrir. Que faire ? La situation économique est guère glorieuse. De Gaulle a quitté le pouvoir et c'est la chienlit de la IV° république. Mon père lui, a besoin de travailler mais le travail ne court pas encore les rues. La France n'est pas encore entrée dans les trente glorieuses. Seul, l'asile de fous de Breuty cherche à recruter des gardiens. Il devient donc gardien d'asile. Première tâche un matin à six heures, nettoyer les cellules de paille. Une cellule de paille, c'est un cachot sans ouverture recouvert de paille où sont enchainés au mur les agités comme on disait.

 

L'asile n'a pas été épargné par la guerre. Comme dans tous les asiles, la mortalité parmi les aliénés, par mal nutrition, a été exponentielle. Peu d'amélioration matérielle depuis la fin de la guerre. La grande misère des asiles qui manquent de tout. Chaque asile est un véritable village, vit en complète autarcie avec ses artisans, sa ferme, son jardin... Mais la guerre a tout détruit. Pas de traitement efficace non plus. Mis à part la sismothérapie, la cure de Sakel, la malariathérapie, les douches, les bains... Il faut bien reconnaître qu'il n'y a rien. L'asile est une énorme machine de plusieurs centaines de lits. Une moitié pour les hommes tenus par les gardiens, une partie pour les femmes tenue par la bonnes sœurs. On était à des années lumière de la mixité.

 

Il n'y a pas d'infirmier, mais des gardiens et des bonnes soeurs secondées par quelques laïques. Recrutés au hasard. La plupart seraient aujourd'hui appelés des cas sociaux. Les malades subissent leur sadisme et autres perversions malgré les efforts des « médecins aliénistes », psychiatres de l'époque, pour humaniser un peu les choses. Entre les malades, c'est la loi du plus fort, la loi de la jungle. Entre eux, toutes les perversions s'expriment librement sous le regard complice de gardiens. La violence est inouïe. L'homosexualité institutionnelle chose courante avec son lot d'exploitation sexuelle et de perversité. Entre les aliénés et entre les aliénés et leurs gardiens. C'est un monde hermétiquement clos d'où rien ne sort, excepté les hurlements des aliénés que l'on entend à des kilomètres à la ronde. Si un gardien dépasse les bornes, il est licencié, remplacé par un autre qui ne vaudra guère mieux. Les malades entraient à l'asile et n'en ressortaient que morts, souvent abandonnés par des familles qui les avaient posés là. L'internement, c'était la perpétuité.

 

Voilà le monde dans lequel mon père, et avec lui, de jeunes hommes et de jeunes femmes comme lui, poussés par la nécessité, débarquent. Poussés par la nécessité car qui choisirait d'aller travailler à l'asile ? Il faudrait être fou c'est le cas de le dire. Voilà le monde où, dans tous les asiles de France, les derniers gardiens deviendront les premiers infirmiers psychiatriques. Et à partir de là les choses allaient changer.

 

Donc, mon cher père.

 

En même temps que lui arrive un jeune médecin directeur avec sa femme également psychiatre. Ces gens là sont de la génération des Bonafé, Daumezon etc... Tous jeunes, tous ont connu la guerre, l'occupation, certains les camps de concentration. Le spectacle de l'asile les horrifie. Ces humanistes convaincus ne peuvent laisser les choses en l'état. Mais il y a encore peu de moyens matériels et thérapeutiques. Ils ont l'intelligence de remarquer parmi les nouveaux gardiens ceux sur lesquels ils peuvent s'appuyer pour faire évoluer les choses. Mon père est l'un des tous premiers repérés par ce jeune médecin directeur. Mon père est intelligent, il sait lire et écrire parfaitement (choses rares chez les gardiens), il a une personnalité bien trempée (c'est le moins que je puisse dire). Le médecin directeur le nomme très vite « chef de quartier « . (On dira ensuite chef d'unité de soins, surveillant et aujourd’hui cadre de santé.) Une formation de trois mois est organisée dans tous les asiles. Mon père la suit et doit s'y montrer rapidement brillant. En 1949, il part en stage à Fleury les Aubrais sous la houlette de Daumezon qui va encadrer une formation plus poussée pour les chefs et futurs chefs de quartiers. Hommes et femmes. J'ai au dessus de mon bureau une photo de ces journées où l'on voit « la fine fleur » des infirmiers psychiatriques et des chefs de quartiers. Dont... mon père. Ce sont les premiers soignants en psychiatrie, ce sont des pionniers, des aventuriers, peut être avec l’inconscience de la jeunesse, parce que l'évolution de l'asile n'était pas gagnée d'avance. Cette photo ne sort jamais de mon bureau, excepté à l'occasion d'un déménagement. Je n'ai pas de dernière volonté particulière, mais je demande à mes enfants d'en prendre soin après ma mort. C'est un document historique, c'est un trésor familial.

 

Mon père revient donc à l'asile qui va prendre le nom d'hôpital psychiatrique. Il dirige une unité de soins sous la houlette de son patron. Il va rapidement faire preuve de ses capacités, en tant que chef, en tant que soignant. Il impose, lui aussi, l'humanisation de ce qui n'est encore que du gardiennage, place le malade au devant et au milieu de la scène. La première préoccupation de tout soignant, c'est le malade. On ne parle plus d'aliéné et le mot fou devient tabou. C'est est fini de la violence gratuite, de la perversité. Soutenu par son patron qui lui fait une confiance absolue, il ne laisse rien passer. Sans doute parfois avec quelques abus de pouvoir. Il est à fond dans cette grande aventure : faire de l'asile lieu d'enfermement, un hôpital lieu de soins.

 

Année 1952.Les laboratoires Rhône Poulenc ont synthétisé le RP 4560 ou chlorpromazine ou encore largactil. Le premier neuroleptique. Et là c'est la révolution. Tous les espoirs sont permis. On a trouvé enfin un médicament efficace contre la folie. Miracle ! Un matin de 1952, le patron arrive avec des ampoules du précieux RP 4560, et confie à mon père le soin de les injecter. Mon père est l'un des tous premiers infirmiers psys à administrer le tout premier neuroleptique. Comme il sera le premier surveillant de l'un des tous premiers « service libre » de France, service où il n'y avait pas d'interné mais des hospitalisés. On avançait. Pendant plus de vingt ans mon père a tenu la barre dans ce service. D'une main de fer certes, mais avec beaucoup d'humanité. J'ai travaillé plus tard dans ce service et nombreux sont les témoignages sur mon père. Ton père, sévère mais juste, humain, un bon chef, généreux... Tant malades qu'infirmiers qui l'avaient connu. Bien sûr, certains ne chantaient pas ses louanges. Certains à qui il n'avait pas fait de cadeau, mais jamais de façon arbitraire ou injuste.

 

Mon père est de ceux et de celles qui ont jeté les bases d'une psychiatrie digne de ce nom. L'humanisation, le désengorgement des hôpitaux, le recherche constante pour faire évoluer les prises en charges, la formations des infirmiers, toujours plus poussée, plus exigeante, l’ouverture de l'hôpital, c'est à dire la politique de secteur, ce sont ces gens là, ces grands ancêtres. Ma génération a beaucoup construit, innové, fait évoluer les choses, inventer. Mais nous n'aurions rien pu faire si nos prédécesseurs ne nous avaient pas magnifiquement préparé le terrain. J'ai pour tous ces gens une immense admiration, une immense gratitude. J'ai pour mon père une immense fierté.

 

Immense fierté, oui. Si Angoulême a toujours une psychiatrie publique, c'est grâce à trois personnes : le médecin directeur, sa femme et... mon père. Ce trio infernal a sauvé l'asile, en a fait un hôpital digne de ce nom, longtemps parmi les premiers de France quant à la qualité des soins qui y étaient dispensés. La mission que le ministère avait confié à ce jeune directeur : liquider l'asile d'Angoulême. Lui, sa femme, mon père s'y sont refusés, se sont obstinés, battus contre vents et marées. Mon père était non seulement la mémoire d'hôpital, il en était aussi l'un des piliers. A la fin de sa carrière, il en était devenu un monument historique. Monument historique, oui. Il l'avait bien compris et sentait que son temps était fini. Qu'il fallait laisser la place à la génération montante. Il a eu l'intelligence de partir à ce moment là, conscient de ne plus être « dans la course ». C'est là, à mon avis, un signe évident de son intelligence. Admiration le Vieux !

 

Aimé ou détesté, voire haï, mais admiré et respecté par tous. Tel fut mon père, Michel Sétrin, surveillant chef.

 

Je suis son fils et comme lui, je fus infirmier psychiatrique. Si je ne fus pas trop mauvais infirmier, c'est en grande partie à l'exigence professionnelle qu'il m'a donnée en exemple que je le dois.  Reconnaissance. Trop fort le Vieux !