Cimetière-de-Mélecey_1

 

On se voulait artistes en la matière.

 

Nous ne sommes que des artristes.

 

Comment a-t-on fait pour y croire ? Pour nous croire ? On se pensait dans l'éternel printemps quand nous sommes depuis la nuit des temps dans un hiver comme c'est l'hiver sur une ville perdue de l'est. Parce que nous ne sentions pas encore ni le froid ni l'humidité, couverts d'illusions comme nous l'étions.

 

On a fait la fête, on a pris des bains de mer, on s'est perdus dans le brouillard en riant et en dansant sur un volcan on était prêts à s'aimer par amour en se mangeant avec nos doigts. Et tout le reste, on s'en foutait. On était riches. Et sans un sou, on était les rois du monde.

 

Mais les illusions, elles fondent comme la neige au soleil, elles ne tiennent pas chaud longtemps.

 

Nous avons eu froid jusqu'aux os.

 

Pour nous réchauffer, nous nous sommes regardés dans les yeux.

 

Ce n'était pas un miroir mais le reflet du passé de chacun dont nous étions absents. Et nous avons découvert notre transparence absolue. Nous nous étions devenus invisibles l'un à l'autre.

 

Descente sur terre. Retour dans le chaos. Il nous a fallu du temps pour comprendre ce qui nous arrivait. Nous avons eu peur. Nous avons essayé de nous rassurer. Nous sommes obligés à faire semblant.

 

« Je t'aime, tu le sais ? ». On répond toujours oui.

 

Et un jour vient où :

 

Ben non, je ne le sais pas.

 

On ne peut plus mentir, on ne peut plus tricher. La réalité, c'est à dire la laideur de la chose, nous saute au visage. Et c'est la vague de désespérance. Qui nous emporte. On ne s'en noie pas. Ce serait un moindre mal. On va se fracasser l'un contre l'autre, comme sur des rochers. C'est la grande déchirure.

 

Ce n'est pas parce que nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre. Simplement, nous sommes pas faits, ni toi ni moi, pour ça.

 

Des handicapés du sentiment, des paralytiques de l'affect, des infirmes moteurs de l'émotion, des aveuglés du cœur, des empêchés du bonheur, des naufrageurs naufragés volontaires, sabordeurs émérites de vie.

 

« Je t'aime, tu le sais ? »

 

Ben non, je ne le sais pas.

 

Comment pourrais-je le savoir ?


Pas d'amour, pas de désir, pas de tendresse. Juste la sensation d'être de trop et que l'autre est de trop sur un territoire impossible à partager. Que le lit nous sépare. Que la parole ne veut plus rien dire d'autre que l'amertume de l'échec. De l'échec de plus, de l'échec de trop. Du définitivement dernier échec. Et le dernier échec est toujours plus désespérant que tous ceux qui l'ont précédés.

 

On a rendu les armes. On ne se bat plus. Plus la peine. Plus d'énergie. Et puis pour se battre, il faut un minimum d'espoir. Mais ce serait partir vaincu d'avance. Juste des échanges de petites déchirures, de petites griffures, de petits coups de dents. Faire mal à l'autre pour moins souffrir. Illusion. Ce n'est pas un antalgique.

 

On s'évite, on se fuit jusqu'à ne plus se reconnaître. Silence de mort

 

Reste l'espoir redouté que l'autre partira ou nous foutra dehors. Mais le courage manque. On reste là mais jusqu'à quand ? On attend le miracle qui ne viendra jamais. On ne sait même pas quel miracle.

 

Enfin on se met nu devant le miroir et on se regarde.

 

On a tout raté.

 

Consciencieusement.

 

Lamentablement.

 

Inutile de pleurer. La messe est dite, la pièce est jouée. Le rideau est tombé. Notre linceul.