suicide_macron

Ils m'avaient autorisé, quelle générosité, de m'assoir sur un banc rouillé, dans ce terrain vague qu'ils appelaient sans honte le jardin, cerné de hauts murs décrépis.

C'était un jour néfaste de couleur funeste.

Propice à la délectation morose en se regardant sans complaisance droit dans les yeux de l'intérieur. Ce vieux miroir miteux qui ne revoyait qu'un reflet misérable de la vie totalement nue.

Un jour à se cajoler de son malheur avec la joie mauvaise du désespoir de la détestation de soi.

Quand on est un enfant de l'horreur, né, non pour vivre mais juste pour naître.

Ce qui n'avait aucun intérêt.

 

J'entendais la voix de la mère. Elle parlait de moi. Cet enfant, il est comme moi. Il ne sera jamais heureux. Le bonheur ce n'est pas pour nous. Long soupir et y a rien à faire, on est nés sous une mauvaise étoile.

 

Mais quelle étoile bordel ?

Il n'y avait jamais, au grand jamais, eu d'étoile bonne ou mauvaise !

Juste un soleil phtisique, con comme la lune, qui brillait lamentablement sans rien éclairer, rien réchauffer.

Dans un ciel absurde où s’amoncelaient les nuages noirs de la neurasthénie.

 

Pauvre femme !

Il ne nous parvenait plus que la lumière d'astres morts.

Le ciel était vide et elle l'interpelait à tous propos !

Quel manque d'intelligence et de lucidité !

 

J'étais donc là. Là, ici ou ailleurs, aucune différence pour ce que j'avais à faire. C'est à dire, rien.

Rien d'autre que de me rouler avec une certaine délectation dans ma fange existentielle.

 

Mais où donc était passé LE poète ultra lucide parce qu'extra voyant ?

 

Depuis qu'ils m'assassinaient à petits feux, avec leurs perfusions et leurs comprimés, pas le premier mot d'un poème ne me tombait dessus.

Je n'en écrivais plus rien.

Autant dire qu'ils m'avaient vidé de toute ma substance et que je n'était plus qu'une ombre au milieu des zombis de leur jeu à la con.

Incapable de mouvoir mon esprit, comme un coléoptère sur le dos, immobile, épuisé d'avoir lutter en vain.

 

Avant, avant l'Endroit, mes sens de poète assis sur son sommet allaient très loin, très haut, avec une très grande précision. Et, toute modestie mise à part, sans me tromper.

Autrement dit, j'avais un don de lucidité acéré et impitoyable. J'étais lucide, trop lucide pour croire en eux, gober leurs mensonges de bien séance, leurs tricheries pour maquiller la hideur de leur réalité, leurs pitoyables escroqueries de microbes insignifiants, bassement humains.

Ils m'auraient fait pitié si j'avais capable de pitié.

Je les aurais plaints si j'avais été capable de compassion.

Je leur aurais donner un peu de moi si j'avais été capable de charité et de générosité.

Ils ne m'inspiraient que du mépris.

Ils ne méritaient même pas ma haine.

 

J'étais l'empêcheur de truander en rond les poly handicapés de l'existence.

Et eux...

Ma lumière les jetaient dans l'ombre. Ils ne pouvaient pas l'admettre. Ils s'étaient bien vengés. La vengeance des petits. Des nuls.

En m'écrasant les yeux.

J'étais aveugle.

Voilà

comment ils avaient castré un poète.

Je n'étais plus qu'un eunuque parmi les eunuques, un décervelé parmi les décervelés, une motte de merde parmi les mottes de merde.

 

Heureusement le peu de neurones qui me restaient me permettait encore de réfléchir à comment leur échapper avant qu'ils annihilent ma dernière miette de lucidité.

Premièrement, il me fallait bien admettre que les chiennes avaient gagné. J'étais définitivement foutu. Je n'irais jamais décrocher la lune. J'étais un de leurs semblables. Horreur et malédiction !

Deuxièmement il fallait que je mobilise en urgence mes lambeaux d'énergie pour fuir l'Endroit.

Troisièmement, je n'avais plus rien à espérer en m'attardant sur leur foutue planète.

Quatrièmement et conclusion qui s'imposait, il devenait inévitable que je plonge du sixième étage pour m'écraser dans le cimetière du Sud, près de la tombe d'Hélène Z.

 

J'approchais du premier novembre.

Il ne me restait plus beaucoup de temps si je voulais mourir glorieusement le visage dans les chrysanthèmes.