vichy

La honte de la famille !

Je n'y faisais pas tâche, j'étais LA tache, ineffaçable, indélébile du cadeau empoisonné de la vie. Dont elles ne parlaient qu'à voix basse et qu'à des amis sûrs. Comme au confessionnal quand o y avoue la maladie honteuse du stupre et de la fornication.

 

Quelle famille ?

Pas la mienne.

Je n'étais pas un cloporte moi. Impossible qu'il y ait eu quoique ce soit de commun entre elles et moi. Pas le moindre chromosome. Plus le temps passait, plus je grandissais et plus ça se confirmait. Vers seize ans je n'ai plus eu de doute. Je n'étais pas des leurs. Ma chair n'était pas leur chair, leur chair de hyène, de putois, de crapaud, de rat.

 

Tu viens d'avoir, avec peine, ton bac. Il faudrait que tu penses à travailler maintenant. Tu ne crois pas ?

Elles disaient ça sans rigoler. Avec la plus grande gravité. Elles étaient sérieuses.

 

Travailler, moi, travailler ! Ce verbe agissait ur moi comme un répulsif. Travailler, pour faire quoi ? Me casser le dos en jouant les dockers sur le port ? Me péter le cul sur une chaise dans un bureau ? M'empuantir dans l'une des conserveries de poissons de la ville ? Non merci, on merci, non merci ! Mais elles me prenaient pour qui, pour quoi, ces deux punaises ? Jusqu'à mes derniers instants dans ce bas, très bas, monde, elles n'avaient jamais renoncé à faire de moi un travailleur. En veston ou en salopette avec un beau logo d'entreprise sur le poitrine. Signe distinctif des esclaves prolétariens. Accroché aux trois superstitions sociales, travail, famille, patrie. Inspirées par votre charogne religieuse suspendu sur le bois d'infamie.

Moi, j'étais citoyen du vaste univers, libre comme le vent dans une solitude volontaire et le refus de la reproduction. Athée cosmopolite et sans famille.

 

La littérature, c'est pas un métier. Vous avez raison, c'est un art. Mais vos cervelles de culs terreuses embourgeoisées sont trop étroites pour que cette idée très simple pénètre dedans.

Poète ça ne te nourrira pas. Mais bordel de votre bon dieu, en vivre ou en crever je ne vois pas du tout où se situe le problème.

 

Je n'écrivais pas pour la fortune mais pour la gloire. Pour ma gloire. En sculptant, mot après mot, ma statue dans de la poésie. Ma statue d'être d'essence supérieure, à toutes les autres. Un poète, un surhomme. Comme Baudelaire comme Nietzsche. Comme eux persécuté par une famille maudite de petits bourgeois fanatiquement bornés, laborieux, consciencieux et religieux.

 

Emmanuel Roch, artiste poétique.