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Je nous regardais, dans le mauvais délice de la joie du désespoir, tu t'en souviens, droit les yeux dans les yeux, au creux du miroir en face de mon lit.

Un vieux miroir miteux et bancal qui fixait sans indulgence deux contrefaits infirmes totalement nus, sans consistance.

C'était dans les soirs où la misère d'exister dans notre chair nous pulvérisait les os.

Tu vois, c'est un de ces soirs là que l'on aurait dû se prendre par la main et sauter.

Là bas, au bout du quai, le port était assez froid, assez profond et froid pour dissoudre.

Disparaître.

 

Toi et moi,

nous étions nés, sans le savoir, jumeaux enfants de l'horreur.

Nous n'étions pas nés pour vivre.

Juste pour naître.

A quoi ça servait de naître pour naître ?

 

Pour tout le monde, c'était foutu d'avance.

On leur avait pourri l'existence avec notre malheur.

 

Trop près du monde et des humains que nous n'aimions pas. Nous avions faim. Nous avions froid.

Deux affamés au milieu du vide.

Traversé d'orages impuissants et neurasthéniques

 

Cette enfant, la pauvre, est née sous une mauvaise étoile répétait-elle.

Elle ne sera jamais heureuse.

C'est de famille.

 

Mais quelle étoile bordel ?

Il n'y avait pas d'étoile, jamais, en tous cas en ce qui me concernait. Juste un soleil miteux au sourire idiot que j'aurais préféré ne pas voir. Un soleil con comme la lune qui brillait lamentablement pour des clous. Sans rien réchauffer, sans rien éclairer.

 

Toi et moi, nous avions notre lumière.

Elle nous venait de l'intérieur.

La lucidité.

Une malédiction cruelle, mortelle.

Un suicide à combustion lente partie de notre sexe pour nous écraser la tête.

 

Lucides, trop lucides pour croire, pour croire en nous, incapables de se mentir et de mentir, de tricher et de se tricher pour maquiller la hideur naturelle de la réalité.

Poly handicapés du sentiment, empêcheurs du bonheur en rond.

 

Saboteurs naufragés volontaires.