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Une longue, très longue histoire.

 

Quatre décennies. Quarante ans dans la folie, plongé jusqu'au cou dans la folie, parfois douce, parfois furieuse, toujours douloureuse. Croyez-vous que j'en sois sorti sous prétexte de retraite ? Que nenni ! C'est un univers dont, une fois que l'on y a mis les pieds, on n'en sort plus jamais. On en reste marqué, de façon indélébile, pour la vie. Et je fais pas exception. J'en ai vu partir des vieux collègues. Heureux de quitter le métier parce que fatigués. J'en ai rencontré quelques uns par la suite. Ils ne parlaient que de ça, que de la psychiatrie, égrenant leurs souvenirs, émus. Je suis devenu comme eux. Infirmier psy un jour, infirmier psy toujours.

 

Moi aussi, je suis parti. Avant l'obligation légale. Parce que la façon dont on voulait me faire travailler ne me convenait pas. Et aussi parce que j'étais fatigué. Je suis parti sans un adieu, sans un regret. Heureux de partir. Sans jamais en sortir. Moi non plus.

 

La folie et moi.

 

Une histoire de famille.

 

Je suis tombé, à peine né, dans sa marmite. Fils, frère, beau frère, toute une tribu terrible d'infirmiers psys. Pouvais-je faire autre chose quand j'ai appris à dire schizophrène et halopéridol presqu'avant papa / maman ? Quand la folie était ma famille presque de naissance ? Moi aussi, sitôt le bac acquis, je suis entré dans la carrière. En me disant que ça ne durerait pas. Ça n'a duré que quarante ans en effet !

 

J'aime la folie.

 

Surprenant ?

 

Parce que vous ne la connaissez pas. Et que peut être parce qu'elle vous fait peur, comme tout ce qui est inconnu et mystérieux. Moi, elle ne m'a jamais fait peur. J'ai appris à l'apprivoiser cet animal sauvage et rebelle ! Avec la patience, la douceur et aussi la fermeté d'un dompteur de fauve. Je parle de la folie, pas des fous. La folie est bruyante. Elle pleure, elle gémit, elle crie, elle hurle. Elle s'agite, gesticule dans tous les sens, incontrôlable. Mais il faut toujours d'adresser à elle presqu'en silence. Avec elle on marche sur le fil d'un rasoir. Prudence indispensable.

 

J'aime la folie.

 

Elle est fascinante.

 

Parce que l'on y comprend rien.

 

Quel sombre et profond mystère que la folie !

 

Pourquoi la folie ?

 

Question sans réponse. On a trop de réponses pour en avoir une. La folie n'a ni rime ni raison. Et encore moins de réponse. Elle n'a aucune explication ou elle en a beaucoup trop. Les théories ne manquent pas.

 

Mais elle ne nous apporte que des interrogations.

 

On y travaille dans le flou, jamais artistique avec une précision de scalpel. L'instinct, l'intuition d'abord. On tente de rationaliser ensuite. L'art de la psychiatrie, l'art psychiatrique. Nous étions tous des artistes finalement. Et sans le savoir. Peut être aussi étions-nous des fous qui ont mal tourné. L'art psychiatrique, un art d’équilibriste déséquilibré. Je dois être un artiste, déséquilibré. Voire désarticulé.