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Le voilà l'ISP !

 

ISP, lisez Infirmier de Secteur Psychiatrique.

 

Le voilà l'ISP ! Dans sa blouse généralement ouverte. Un peu de débraillé, ça fait psy. Les poches alourdies par un trousseau de clefs, son matériel à fumer et divers objets plus ou moins utiles.

 

Race particulière tout de même. Je ne suis pas nés ISP, je le suis devenu. Et on le reste pour ma vie. Ce fichu métier m'est entré dans la peau comme un tatouage. Je pouvais bien partir cultiver des patates en Patagonie ou élever des dindons en terre Adélaïde, je reste marqué pour le restant de mes jours par ce frotti frotta avec la folie.

 

Race quasi éteinte.

 

Il ne doit en rester que quelques rares spécimens encore en activité pour encore quelques mois. Race particulière d'hominidés qui, par hasard, par nécessité et par folie choisirent de travailler la folie. Je dis bien la folie, travailler la folie, comme un sculpteur travaille la pierre, le plâtre ou encore l’argile. L'ISP est un homme ou une femme de l'art psychiatrique.

 

Quand je suis entré dans la carrière, comme élève infirmier, c'était le temps de la nouvelle psychiatrie, inspirée des cliniciens français du XIX° siècle, de Freud, pape de la psychanalyse, de l'antipsychiatrie etc... Les expériences se multipliaient. Tout nous semblait ouvert, tous nous semblait à inventer. Les temps paraissaient féconds. Notre vie, c'était la psy. On y croyait et on allait faire la révolution dans la prise en charge de la maladie mentale. A nous, pour les fous, les lendemains qui chanteraient. Comme dans toutes les révolutions il y avait plusieurs obédiences difficilement conciliables. Qui autour d'une table de réunion, dans une salle généralement enfumée, débattaient et s’engueulaient ferme. Les clivages politiques, à l'époque très marqués, influençaient la position de chacun. Les idées volaient très haut. Ce qui n'empêchait personne le lendemain de replonger dans la dure réalité qui elle semblait n'avoir aucune envie de changer. Et puis, il y avait « les vieux » qui étaient revenus de toutes leurs illusions, donc qui avaient une vision plus réaliste des choses, nous écoutaient souvent avec le sourire de l'indulgence et nous replongeaient dans la réalité. Et nous naviguions sans problème entre illusion et réalité, théorie parfois fumeuse et pratique quotidienne. Je crois que nous étions riches de tout cela.

 

Sans le savoir, sans le revendiquer, sans le vouloir, l'ISP était un artiste. J'étais, comme les autres, à mon corps défendant, un artiste. Nous étions tous, du moins les plus fous d'entre nous, c'est à dire tous ceux qui y croyaient, qui en voulaient, des artistes dramatiques, des comédiens, des metteurs en scène. Des comédiens qui ne devaient pas seulement jouer très sérieusement leur rôle mais qui devaient être, dès lors qu’ils avaient revêtu leur blouse, les personnages qu'ils incarnaient.

 

Chaque rôle était écrit par tous et pour chacun. Médecins, infirmiers, travailleurs sociaux et bien sûr malades, nécessairement partie prenante de leur prise en charge. Cela donnait souvent un sacré mélange. Et c'est ce que l'on appelait le travail d'équipe. Et il n'y avait pas de répétition. Il fallait jouer immédiatement. Et la plupart du temps sans filet. Parfois l'acteur n'y comprenait rien d'autres fois, il était lumineux. J'ai connu des malades de talent et de très mauvais soignants.

 

L'HP, en cela semblable à n'importe que endroit, était un vaste théâtre où chacun jouait sa partie, plus ou moins bien. Mais un théâtre particulier avec des acteurs particuliers qui jouaient des pièces particulières. Chacun y jouait une partition personnelle, intime, qu'il lui fallait adapter à toutes les autres pour ne pas sombrer dans une infernale cacophonie et que tout cela ait un sens. C'était notre boulot, à nous, les infirmiers psys. Donner du sens et de l'harmonie. Pas facile tous les jours. Naturellement, il y avait pas mal de fausses notes. Mais dans l'ensemble et avec le recul, ça ne se jouait pas trop mal.

 

Vous me direz que tout cela était totalement factice, complètement irréel mais que c'était normal parce que l'on était dans le monde de la folie et que rien n'y pouvait être réel. Erreur. Au contraire. Tout est parfaitement réel. Ou alors tout était factice comme partout ou tout était réel comme n'importe où ailleurs. Le mode de la folie ne diffère en rien du reste du monde. Et je peux vous l'affirmer, après quatre décennies, dans le monde de la folie tout, absolument tout, est vrai.

 

Nous étions tenus de jouer notre rôle, de le réadapter, nous disions réévaluer, et c'était parfois « sanglant » comme remise en cause, à chaque instant en fonction d'une réalité extrêmement mouvante. Le monde de la folie est un univers dont l’atmosphère peut varier du tout au tout d'une seconde à l'autre. Voilà pourquoi je me suis tué pendant des décennies à faire comprendre aux étudiants en soins infirmiers que notre première qualité était l'adaptation. Sans cette faculté d'adaptation quasi immédiate, plus de sens, plus d'harmonie. Et on n'est pas un pro. Adaptation, le maître mot. Adaptations aux fluctuations, à la volatilité, à l'éphémère du monde de la folie. Comment être au top, autant que faire se peut, de cette adaptabilité ? Il y faut sûrement un petit don naturel. Mais surtout beaucoup de travail personnel, c'est certain. Et être capable d'abord de se faire remettre en cause parfois brutalement, ensuite de maîtriser toutes nos émotions et enfin, de ne pas occulter toutes les images de nous ce que les malades nous renvoyaient. Parfois douloureux parce ce qu'ils nous mettaient sous le nez, c'était notre propre problématique. Ça pouvait secouer méchamment dans les psychés d'ISP. Avis de tempête fréquents. Gare à la projection, au transfert, contre transfert et j'en passe. Danger constant. Non, pas parce que les fous sont dangereux. Ils ne le sont pas davantage que le reste de l'humanité. Danger constant de péter les plombs et de se perdre dans cet univers où les repères, quand il y a des repères, sont très flous. On navigue à vue. Risque de naufrage. J'en ai connu quelques uns retentissants. Je l'ai sans doute frôlé quelques fois.

 

Mais quant à moi, quant à moi, j'ai aimé ça. J'ai tenté de jouer mon rôle, de trouver ma place sur scène, place qui changeait forcément souvent et d'aider, le moins mal possible, l'autre à vivre sa vie en exprimant le plus librement possible sa folie. J'aurais pu faire tout autre chose.

 

Malgré tous les côtés obscurs de ce foutu métier, et il n'en manque pas, je ne regrette rien.