161058_01

Un centre d'accueil psychiatrique.

Où viennent des individus bipèdes et bimanes des deux sexes, de l'espèce humaine donc compliqués solliciter une oreille neutre et bienveillante pour y déverser leur mal de vivre.

Je suis l'une de ces oreilles.

 

Treize heures trente, transmissions ordinaires d'un jour ordinaire.

 

Je t'ai mis un rendez vous à quinze heures.

Un jeune homme de vingt neuf ans. Il préfère consulter avec un mec. C'est pourquoi je te l'ai adressé.

 

Il lui arrive quoi ?

 

Il se dit angoissé. Il évoque une histoire familiale compliquée, des difficultés avec les femmes. Impossible de construire une relation amoureuse stable et durable. Il n'a connu que des échecs. Il n'est pas prêt à suivre une thérapie mais il ressent le besoin de faire le point. Il aimerait comprendre pourquoi ça ne marche jamais ses histoires d'amour. Pas de problème par ailleurs. Il doit avoir un bon niveau intellectuel, il bosse, gagne bien sa vie. Evidemment, il vit seul.

 

Hétéro, homo ?

Il se dit absolument hétéro.

 

Du genre passif, plaintif ?

A priori non. Enfin tu verras bien !

Ok, je verrai bien.

 

La nouvelle interne aimerait bien assister à l'entretien, t'es ok ?

Oui, pas de souci. En plus elle est plutôt jolie.

T'es là pour bosser par pour draguer les internes !

Petite plaisanterie habituelle entre collègues qui se connaissent sur le bout des doigts. Et qui s'amusent de leurs travers réciproques. Et qui se font une confiance absolue.

 

Quatorze quinze, l'interne descend de l'unité d'hospitalisation.

Je peux assister à ton entretien ?

Pas de souci ma belle, juste deux ou trois choses.

Un, on va lui demander s'il veut bien, c'est le minimum.

Deux, tu assistes mais tu ne participes pas. Tu écoutes, tu observes en silence. C'est moi qui fait l'entretien. Un entretien c'est à deux. Sinon c'est le bordel et ça n'avance pas. Après on en parle autant que tu veux.

Trois, je te précise ma façon de voir les choses. C'est valable en toutes circonstances dans une relation de soins. Ce n'est pas au soignant de se mettre en vedette. Son ego toujours sur dimensionné doit rester dans le couloir et ne pas entrer dans le bureau. Il ne bosse pas pour sa gloire. Ses questions sont infiniment moins importantes que les réponses du patient.

Quatre, si de dis ou je fais des trucs qui te surprennent voire te choquent, je t'explique après. Ne reste pas sur une impression négative.

Ok ?

 

Ok.

 

Bien, on a le temps, c'est calme, alors viens, je te fais un thé.

 

Quatorze heures cinquante cinq, il arrive. Parfaitement ponctuel. Comme il le sera toujours à chacun de nos rendez vous. C'est suffisamment rare pour être noté. Généralement, les gens sont en retard. Il nous a salué, comme il me saluera à chaque fois, d'une franche poignée de main. Sans me lâcher de son regard bleu et très clair. Très droit. Alors que la plupart du temps, les gens ont la poignée de main lâche et le regard fuyant. Surtout la première fois. Ecrasés par le poids de leurs difficultés et par la trouille bleue de tout de qui porte l'étiquette de la psychiatrie. Ils ont peur qu'on leur dise qu'ils sont fous, qu'on va les interner et j'en passe. Les idées reçues sur la psy ont encore la vie dure.

 

Il me fait pour la première fois un rituel auquel il ne dérogera jamais. Il quitte lentement son manteau, le plie soigneusement pour le poser sur une chaise. Comme s'il voulait gagner un peu de temps. Avant de plonger dans l'entretien. Et ne rien perdre de sa maîtrise de soi.

 

Bien, nous vous écoutons.

Quel est votre problème ?

 

J'ai des problèmes avec les femmes parce que je ne les aime pas. Je vous précise tout de suite que je ne suis pas homosexuel.

 

Moi, in petto : ok garçon on va voir tout ça en détails. Tu peux me faire confiance.