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Bonjour Fillette.

 

Mahmoud.

Il m'appelle toujours Fillette. Parce qu'il m'aime bien et qu'il aurait voulu une fille comme moi, m'a-t-il répondu quand je lui ai demandé pourquoi Fillette Mahmoud ?

Il devrait le dire à ma mère.

Je crois qu'il ne connait même pas mon prénom. Pour lui, je suis Fillette et c'est tout. Il n'y a que lui qui m'appelle Fillette. Tout le quartier m'appelle Héléna. Il ne veut pas le savoir.

 

Sa boutique, elle ne paie vraiment pas de mine. C'est un bordel monstre. Pourtant, il trouve en trente secondes chrono tout ce qu'on lui demande. Il connait sur le bout des doigts tout ce que contient son foutoir qui empeste un mélange de fruits et légumes, de faux encens au patchouli ou au jasmin artificiels et le couscous froid quand il ouvre la porte entre son magasin et sa cuisine.

 

Au milieu de ce foutoir, il en impose.

Il trône, impérial.

Elégant, toujours en burnous ou en djellaba, pieds nus dans ses babouches invariablement jaunes, il est vieux mais séduisant et beau et fort comme un prince du désert.

 

T'es gentille Fillette. Mais je ne suis pas un prince du désert. A moins qu'ils aient déplacé Bal el Oued en plein Sahara. Mais ça m'étonnerait. Et mes parents venaient du fond de la fin du bled où ils criaient la misère. Alors, tu vois, comme prince du désert, on fait mieux. Prince du Crève la faim, je veux bien. Pas plus. Mais t'es mignonne Fillette. Tu me fais plaisir. Si je ne suis pas un prince du désert, toi, t'es mon joli soleil de la journée. Et le soleil, on en manque ici.

Séducteur va ! Quand je le dis...

 

Je n'ai peur de rien, Fillette. J'ai vu la guerre de près, tu sais. Et quand tu as survécu à cette saloperie, tu n'as même plus peur de mourir. Alors ces petits cons qui font leurs kékés avec leur scooter, ils me font rigoler. Ça leur passera, crois-moi.

Je ne crains que la colère d'Allah, béni toi-il.

 

Ta mère est venue ce matin pour te ravitailler ?

Et elle t'a mise de mauvaise humeur ?

Elle te casse les pieds ?

Je ne vais pas dire comme toi, qu'elle te casse les couilles. Tn n'en as pas. Tant mieux pour toi. Parce ce que, crois-moi Fillette, les couilles, c'est ça qui les rend idiots, ces imbéciles à casquette renversée sur leur scooter. Et plus ils gueulent fort et plus ils s'imaginent en avoir des grosses !

 

Le style Mahmoud. Il affirme sur le mode interrogatif. En ajoutant un détail qui n'a rien à voir avec le sujet. Parce que quel rapport entre ma mère et la racaille du Port hein ?

 

Tu veux un thé.

Mode affirmatif.

Mahmoud, il offre toujours d'abord un thé à ceux qui viennent lui faire des confidences. Il le sait, il le sent avant même qu'ils aient franchi son seuil.

Mahmoud, le renard du désert.

Quand je l'appelle comme ça, il rigole.

En silence.

 

C'est un silencieux, Mahmoud.

Sauf quand il s'engueule avec Mamadou parce qu'ils ne sont pas d'accord sur l'interprétation d'un verset du Coran. Ils hurlent, en français bien sûr, l'un ne parlant pas la langue maternelle de l'autre. Prêts à se sauter dessus et à s'étriper. Evidemment, ils ne se battent jamais. C'est juste pour le plaisir et pour faire le spectacle. En réalité, ils s'en foutent. On obéit à Allah le miséricordieux et point barre. Ils s'aiment bien ces deux là. Un vieux coupe d'amis.

 

Le Port, c’est le grand un théâtre où tout le monde a son rôle. Représentation non stop et à guichets fermés.

Jour et nuit pour les acteurs bénévoles.

C'est parfois un drame, parfois un grand guignol.

Le plus souvent une tragi-comédie.

 

C'est un silencieux.

Il verse le thé et pose juste une question qui n'a l'air de rien. Et il écoute.

Pour écouter, il écoute.

Avec l'indulgence de ceux qui ont fait le tour de tout, qui en sont revenus, qui n'ont plus rien à apprendre parce qu'ils ont tout compris. Il cite souvent un vieux proverbe chinois. Celui qui sait ne parle pas, celui qui parle ne sait pas. Lui, comme il sait, il écoute et il se tait.

Je lui un dit un soir c'est toi qui devrait être mon psy.

Il n'a rien répondu et il a souri.

C'est le psy du quartier.

 

J'aimerais bien m'assoir sur ses genoux pour qu'il me fasse un câlin.

Mais lui, il n'aimerait pas ça.

Parce que c'est un pudique qui se tient toujours droit, qui n'exprime jamais ses sentiments et qui retient ses émotions. Un pudique qui se tient à distance. Il ne parle jamais de lui. Même quand il parle de la guerre, il ne parle pas de lui dans la guerre. Il parle de la guerre. Comme s'il n'en avait été qu'un spectateur que tout cela ne concernait pas. Moi, je pense qu'il a tellement morflé dans sa vie qu'il s'est mis un jour en mode protection et qu'il mourra comme ça.

Il se laisse aller de temps en temps, quand il voit que je ne vais pas bien à me caresser rapidement les cheveux. C'est le maximum qu'il puisse faire. Et moi, je me sens mieux.

 

Chez lui, même quand la porte ouverte sur un hiver glacial, il fait toujours chaud. Il a le soleil en lui et il le diffuse sans compter. Il y en a toujours et pour tout le monde. Il en distribue à pleines mains.

Fillette, tu sais, le soleil, tu l'as ou tu ne l'as pas. C'est comme ça. Tu ne choisis pas. Alors quand on l'a il faut le partager avec les pauvres qui ne l'ont pas. C'est dieu, béni soit-il, qui le dit. Tu comprends ?

 

Non, je ne suis pas vraiment sûre de bien comprendre.

Mais je m'en fous.

A côté de lui, je n'ai jamais froid.