DSC_0359

Je m'appelle Héléna.

J'ai vingt et ans.

 

Je vis sous les toits d'un vieil immeuble qui menace ruine, propriété d'un salopard de marchand de sommeil.

Appartement meublé avec vue sur la mer, aux portes du centre ville et à deux pas du port dans une résidence sécurisée. C'est à dire qu'il faudrait taper un code pour entrer si la porte fermait correctement.

Idéal pour étudiant(e) annonçait l'agence immobilière qui n'avait reculé devant rien pour louer son taudis.

 

Rue saint Firmin.

 

C'est à dire la rue la plus pourrie du quartier, celui du Port, le plus putréfié de cette ville de tarés.

Une rue où les poubelles dégueulent le long des caniveaux.

Une rue de chiens galeux et de chats miteux, grands chasseurs des rats pelés qui se dépêchent de sortir d'une bouche d'égout pour plonger dans une autre. Une rue où à chaque pas, on marche dans la merde et où l'on risque de glisser sur une capote vers l'eau portuaire et infecte.

Elle pue.

L'herbe, la merde, la pisse, le poisson pourri, l'eau mazoutée, le bois en décomposition, la mauvaise bière, le vomi et, devant la porte du porno, des vieux relents de masturbation. La frite froide et 'aussi.

Elle devrait s'appeler rue saint Merdique.

 

Tout en bas, à l'angle de la rue et du quai numéro trois, un terrain vague pompeusement baptisé square Matisse. Là où se retrouvent les dealers et leurs clients. Côté came, on trouve tout ce que l'on veut. C'est là que les mecs se retrouvent. Rendez vous furtifs sous les branchages. De vieux homos des beaux quartiers viennent y consommer, tout pleins de honte et de trouille, de la viande fraiche tarifée.

C'est jonché de mégots de joints, de seringues de capotes et de papiers gras. Le soir, quand il fait nuit, c'est pipe, branlette, enculage et shoot dans tous les buissons.

 

Du coup, ça doit inspirer les artistes locaux qui taguent les façades de dessins d'une obscénité précise riche en couleurs et extrêmement réalistes quant aux organes et positions sexuels. Tous sexe et orientations confondus. Un vrai Kama soutra des façades. Il y a même un chien qui baise une nana avec des seins hypertrophiés sur le mur de la mairie de quartier sous titré fuck la maire. Avec un doigt d'honneur pour que ce soit bien clair.

 

Tout près du square, il y a l'épicerie de Mahmoud, ouverte de dix heures à une heure du matin Il ne ferme que le vendredi de dix sept à dix neuf heures. Enfin, il part en claquant juste la porte de sa boutique. Malheur à qui lui piquerait sa caisse.

 

Il met son beau costume, une chemise blanche des boutons de manchettes en or, une cravate, des chaussures bien cirées. Pour la prière à la mosquée. Parce que quand on va prier Allah il faut lui faire honneur il m'a dit une fois. Sans avoir l'air d'y toucher il ne vend pas que des bières et des fruits et légumes. Juste pour dépanner en cas d'urgence.

Il est vieux Mahmoud et il connait toute l'histoire du quartier depuis au moins quarante ans. Son seul pote connu, c'est Mamadou, un ancien tirailleur sénégalais qui raconte ses batailles, qu'il a serré une fois la main du général de Gaulle, qui exhibe ses médailles le quatorze juillet et le onze novembre sur son vieil uniforme, trop grand pour lui, de l'armée coloniale française.

Sa vitrine annonce Mamadou Bukéfasso, vendeur de grigris contre le mauvais oeil, de produits miraculeux, sorcier désenvouteur aux dons exceptionnels, importateur du meilleur bois bandé certifié bio.

Lui aussi, les jeunes le respectent. Je crois même qu'ils ont peur qu'il leur jette le mauvais œil.

 

Entre deux clients ils psalmodient le Coran ensemble chez l'un ou chez l'autre en sirotant du thé à la menthe.

Depuis que leur femme sont mortes, ils regardent le monde et le laissent se décomposer sans eux.

Ce sont des sages Mamadou et Mahmoud.

 

Par pure hygiène ils se tapent de temps en temps une des vieilles putes décaties qui tapinent devant les vitrines miteuses du sex shop, à la porte de la salle porno, tenus par Yang, un chinois, et me protègent des mecs trop insistants quand je traine dehors tard le soir. Des fois, quand leur petit commerce tourne au ralenti, on fume une clope, ou un pétard, ensemble. Je les aime bien.

 

Elles ont dépucelé tous les petits branleurs de la rue et de ses environs immédiats qui roulent des mécaniques en gueulant comme des sourds pour affirmer leur virilité. Pour spécifier qu'ils ne sont pas des pédés ni des puceaux et qu'ils fuckent les keufs, la maire, les putes et les enculés de la ville haute. Ce sont les caïds du secteur sur leur scooter qu'ils font hurler sur la roue arrière. Sans casque, naturellement. Un combat de testostérone comme un autre. A les entendre se saluer ils sont tous frères. Ou cousins. Tous, les blancs, les noirs, les jaunes, les arabes. Tous de la même famille.

 

Au Port on est tous de la même famille.

De la famille des bras cassés, des jambes coupées, des asphyxiés.

Des désespérés de la vie qui le cachent.

Les putes essoreuses de malheur, les jeunes paumés, Mahmoud, Mamadou, Yang qui attendent la mort dans la résignation, les homos qui viennent y chercher un peu d'amour du bout des doigts, les chiens, les chats, les rats.

Et moi.

 

Le Port.

On en est ou on n'en pas. Pour en être il faut y être né et avoir grandit.

Le Port peut coopter des étrangers. Mais entrer au Port, c'est comme entrer en religion. Le Port a ses rites et ses secrets. On en sort plus. Et on ne se mélange plus avec les autres. Surtout avec ceux de la haute ville.

Ce serait de la haute trahison.

Impardonnable.

 

Les flics ne s'aventurent jamais dans le Port Pas parce qu'ils ont peur, je ne crois pas. Mais parce qu'ils ont ordre de ne pas crever cet abcès de fixation dans la ville. L'infection risquerait Le périph qui sépare la ville haute de la ville basse c'est le cordon sanitaire.

Infranchissable.