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Rue saint Firmin.

La rue la plus pourrie du quartier, celui du port, le plus pourri de la ville. Une rue aux poubelles dégueulantes, aux putes usées par des années de trottoir, aux sex shops miteuses, aux chiens galeux, aux chats pelés, tous grands chasseurs des rats qui la traversent d'un bouche d'égout à l'autre en se dépêchant. Où l'on risque à chaque pas mettre les pieds dans la merde ou une vieille capote pour une glissade vers l'eau portuaire puante.

 

Sous les toits d'un immeuble lépreux qui menaçait ruine, propriété d'un marchand de sommeil, appartement meublé avec vue sur la mer situé aux portes du centre ville annonçait l'annonce de l'agence immobilière, idéal pour étudiant(e).

 

Un véhicule de secours barrait le passage.

Les voisins ont fini par donner l'alerte et avaient appelé les pompiers qui sont venus, en prenant leur temps comme dans tous les quartiers où ils risquent se faire caillasser. Ils ont défoncé la porte et sont entrés dans un studio glacial conçu par un architecte bourré, comme ravagé par une tornade et à l'abandon depuis.

 

Comme sa locataire.

 

Ils se sont pris les pieds dans la poubelle qui crachait sur le tapis en se cognant contre la table envahie de mégots de cigarettes et de joints. En renversant une bouteille de vodka et une boite de valium 10 mg. Vides. Un monceau de linge sale dans la douche. Une grande enveloppe épaisse où était notée, avec l'adresse postale du destinataire, pour Emmanuel.

Ça empestait la crasse et le cadavre. Quand ils ont ouvert la fenêtre est entrée une odeur de poisson pourri de mazout marin.

 

Ils l'ont trouvée, allongée sur un canapé lit défoncé, dans un sourire forcé calcifié par la mort.

Elle était si légère qu'ils n'eurent aucune peine à la descendre par l’escalier dans leurs bras, sous les commentaires des voisins qui ne voulaient pas rater le spectacle, et transportée à l'institut médico-légal.

Il n'y avait rien d'autre à faire.

 

Décédée depuis trois jours par ingestion volontaire de médicaments et absorption massive d'alcool a déclaré le légiste qui l'avait dévêtue, découpée, recousue et enfin rhabillée.

Et de signer le permis d'inhumer.

 

Un flic était allé prévenir la famille.

Elle pouvait récupérer le corps dès maintenant.

 

Les funérailles !

Quel grand mot pompeux pour si peu de choses.

 

Ils l'ont mise en terre vite fait bien fait un matin de printemps merdique.

Les familles honnêtes et qui comptent dans la ville n'enterrent pas les morts qui leur font honte avec fleurs, couronnes, musique et grande cérémonie. Elles se débarrassent très vite de cette inévitable corvée. Juste quelques larmes pour la galerie et les convenances. Et pour cacher leur soulagement.

Parce que cette mort, si personne, naturellement, la souhaitait, tout le monde, secrètement, l'attendait.

Un petit enterrement à la sauvette.

Un enterrement de pauvre alors qu'ils avaient les moyens.

 

Et puis plus rien.

 

Ils se sont dépêchés de rentrer à la maison et d'oublier leur sale, méchante et mauvaise fille.

Avant même que les croque morts aient rebouché le trou.

 

Et ils n'avaient rien remarqué.

Elle était morte il y avait quatre jours.

Il y avait quatre jours c'était beau temps sur la ville.

 

Donc.

 

Elle avait tiré sa révérence sous un ciel bleu et un grand soleil dans un parfum tiède de lilas.

Elle pensait que c'était une belle journée pour mourir et qu'elle devait en profiter.

Comme un dernier luxe qu'elle s'offrait et dont elle avait les moyens.

Plutôt que de partir dans le froid sous les nuages gris.

Il ne fallait pas que ce soit triste.

 

Avant de s'allonger et d'avaler le valium et la vodka, elle s'était habillée pour faire la fête, décorée de maquillage et de bijoux sans omettre d'enfiler tous ses piercings.

Faire un beau cadavre.

Partir en beauté.

 

Une dernière mise en scène.

Comme un masque sur son désespoir.