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Tu me disais que, nue, j'étais le plus bel objet photogénique que tu pouvais avoir à portée d'objectif.

 

Tu m'as tiré dix mille fois le portrait, sous tous les angles, en me faisant prendre toutes les positions possibles. Chez moi, on écoutait les opéras de Puccini. On connaissait par cœur Tosca et Turandot, tes préférés. On les chantait dans le texte.

Souvent aussi dans les endroits les plus inattendus. Le cimetière, entre les bateaux rouillés dans la partie abandonnée du port, entre deux vieilles putes de ma rue qui nous aimaient bien et qui posaient gratuitement pour nous. Même dans des vieilles pissotières désaffectées.

Tu jouissais de me photographier.

Comme un autre aurait joui de me baiser.

 

Etrange garçon, tout de même, qui passait des heures à me regarder nue sans jamais montrer le moindre signe d'appel au sexe. N'importe quel mec aurait fini par me sauter dessus pour me violer. Ma nudité aurait fatalement fini par l'exciter. Mais pas toi. Tu ne pensais, en me tournant autour, qu'à l'instant, toujours imprévisible, où tu appuierais sur le déclencheur.

 

Je posais nue, toujours.

Pour sortir, je mettais un vieil imperméable de mon père qui me recouvrait de la tête aux pieds et je l'enlevais au dernier moment.

Quand il caillait grave, j'en tremblait comme une feuille morte au bout d'une branche.

Et toi tu disais tu es plus belle quant tu as froid. Et puis, je vois mieux toi à travers ton bloc de glace. Gelée ou pas, moi, je m'en foutais. Même en pleine canicule, de toutes façons, j'avais froid, un froid de l’intérieur.

 

Mais sur l'écran de ton numérique on ne voyait rien de moi, rien.

Exceptées mes mains et ma chatte.

Mes mains, mes mains longues et maigres.

Et ma chatte obscure.

Un jour tu m'as dit tant pis !

Reste habillée ça t'évitera de te les geler.

 

Nue ou pas, ça ne changeait rien quant au résultat visible.

Alors j'ai recommencer à me déshabiller.

Tu préférais.

Pour mieux atteindre mon essentiel comme tu disais.

Qui se concentrait dans mes mains et ma chatte.

Parce que j'avais réussi, en ne la nourrissant plus, à dissoudre l'Héléna au monde, celle que je détestais parce qu'elle n'avait pas su résister à l'orgasme que lui donnait la main. Une sale gamine qui m'avait perdue au milieu du nulle part de l'ordure pour me donner un goût de pourriture.

 

Un matin, au réveil, en allant pisser, j'ai trouvé un mot de toi, écrit au feutre rouge sur le miroir.

Tu n'as pas de visage, tu n'as pas de corps.

Tu n'es qu'une chatte et deux mains.

Je ferai des portraits de la fille sans corps et sans visage.

 

C'était les plus beaux portraits de moi que je pouvais imaginer.

Les plus étranges aussi.

Je pouvais les regarder pendant des heures, collée à l'écran de l'ordinateur, fascinée par ces images de moi, par moi. Je me regardais telle que j'étais devenue.

Quiconque aurait regardé ces photos n'aurait vu qu'une collection de banals portraits où tout était montré et où rien n'était dit. Un regard trop grossier pour atteindre ce vide et ce silence que toi seul tu captais. Nous seuls avions la subtilité nécessaire pour les saisir. Moi pour te les dévoiler et toi pour les photographier au vol.

 

Effacés mon corps et mon visage.

Juste l'essentiel, mes mains, ma chatte.

Nous sortions alors de l'enfer.

 

Rien d'autre que le vide et le silence parfaits.

 

C'était notre paradis d'immortels à nous deux seuls.

C'est vrai aussi que nous fumions beaucoup d'herbe durant ces séances.

Ça nous aidait à tout lâcher et à nous envoler dans les béatitudes du néant pour ne voir que...

 

… l'essentiel.