la-folie-etait-mon-metier

 

Je le regarde, je le touche, je le feuillette.

Distraitement puisque je sais ce qu'il y a dedans et pour cause, j'en suis l'auteur.

Et je pense.

Pourquoi et pour qui l'ai écrit et publié pour qu'il soit lu, ce livre.

Mon livre.

Pour porter témoignage de ce métier si particulier qui a fait de moi, comme des autres, un être un peu à part du reste de l'humanité, infirmier des fous. Un métier que j'ai aimé pratiquer quatre décennies durant.

Pour laisser une trace à mes enfants.

Pour mon père à qui je l'ai dédié in memoriam.

Mon père qui n'a pas cessé de m'inspirer pendant quarante ans en me léguant ses exigences du travail bien fait, de la plus scrupuleuse honnêteté professionnelle, du respect intransigeant du malade.

Ce livre, c'est un hommage à sa mémoire, à mon père qui en habite le moindre mot, le moindre signe de ponctuation.

Mais...

L'aurais-je écrit de son vivant ?

Peut être pas.

Peut être n'en aurais-je pas eu le courage, la force, l'aplomb.

Tant j'aurais redouté ce qu'il en aurait pensé, ce qu'il m'en aurait dit.

Qu'aurait-il donc pensé de ce livre ?

L'aurait-il rejeté dans un mouvement de mauvaise humeur en haussant les épaules ? Ou au contraire, eût-il été fier de son fils auteur, de son fils infirmier psy, de son fils ?

Il n'en n'aurait probablement rien dit. Surtout dans la seconde éventualité. Il n'était pas du genre démonstratif quant aux émotions. Quant à faire des compliments... Plutôt radin en félicitations le Vieux.

Probablement, à le connaître, il n'en aurait rien dit.

Pourtant comme j'aimerais aujourd'hui lui avoir tendu mon livre et lui dire papa c'est pour toi. Rien de plus. On n'étale pas ses sentiments dans la famille.

Malgré le temps, malgré mon âge, malgré sa mort, l'ombre paternelle pèse encore sur mers épaules et je suis resté un petit enfant qui cherche toujours l'approbation de ce père sur puissant.

Je ne saurai jamais si j'aurais obtenu son approbation.

Quoique je fasse d'ailleurs, je ne l'ai jamais obtenue. Il était bien trop exigeant pour me l'accorder.

C'est peut être, aujourd'hui encore, ce qui me pousse en avant.