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Matin de novembre.

Hôpital catholique saint Juste. Une vieille bâtisse du XIX° siècle, une grande et solide maison bourgeoise vendue par un héritier fin de race, dégénéré et ruiné.

Hôpital catholique à vocation psychiatrique. Avec une unité pour adolescents à problèmes. Avec un S à problèmes parce que tous autant qu'ils sont ils en trimballaient un sacré paquetage de problèmes.

Moi j'étais là, disaient-ils, pour guérir. Mais guérir de quoi ? Je n'étais pas malade !

 

Matin de novembre dans un temps de novembre.

Il ne pleuvait pas, c'était pire. Froide, humidité et brouillard si épais que l'on ne se voyait pas les uns les autres à un mètre de distance. Dans une odeur de feuilles pourries et de charogne avancée.

Un matin de fin d'automne à me donner des idées de meurtres ou de suicide.

Après un petit déjeuner, présence obligatoire, où je n'avais, victorieusement, avalé qu'un café hyper sucré.

Neuf heures trente, invariablement, tout le monde sur les marches du perron. Seul endroit où il était permis de fumer. Par n'importe quel temps. Tout le monde s'en foutait. L'important c'était de faire son plein de nicotine.

Et de retarder le moment des entretiens et des activités.

 

Je m'asseyais toujours sur le perron où je me gelais les fasses sur un banc de pierre glacée.

Pour ne pas me mélanger à cet échantillon d'humanité à mes pieds qui me filait la gerbe. Ils étaient tous là, entassés sur les marches glissantes, collés les uns aux autres pour piquer un peu de chaleur aux autres et se donner le plaisir glauque parce qu'honteux ici de se toucher. Deux gnomes se mangeaient malgré tout la bouche sans lâcher leur précieuse cigarette.

 

Assise toute seule, isolée au milieu d'un pull bien trop grand pour moi que j'avais volé à un inconnu dans un bar. Un pull immense où l'on aurait pu loger quatre comme moi. On ne voyait que lui. Moi, j'y disparaissais. Il était d'une couleur de chiottes mais je l'aimais bien, ce pull. A force de ne jamais le laver, il avait pris une odeur indéfinissable qui me rassurait.

 

Recroquevillée dans le froid, j'étais d'une humeur de chien et...

mélancolique.

Avec une farouche envie que l'on me foute la paix.

Calcifiée d'ennui.

Il n'y avait rien d'autre à faire que d'attendre que ça se passe.

Et manger.

Manger, c'était leur obsession, leur idée fixe.

 

Ça faisait plus d'une semaine que, trois fois par jour, ils me prenaient la tête.

Mange Héléna, mange Héléna, il faut que tu manges Héléna. Mange Héléna. Même un peu.

Je n'en pouvais plus de leur litanie qu'ils me passaient en boucle.

Je leur disais que je ne devais pas manger, que ce n'était pas possible, ils ne voulaient rien comprendre. Et ils insistaient. Et c'est moi qu'ils traitaient d'entêtée!

Parce que je n'obéissais pas.

 

J'avais trop obéi quand j'était petite.

Maintenant j'étais grande et je faisais ce que je voulais.

Rien n'y personne ne pouvait me contraindre à obéir.

Terminé la petite fille soumise.

J'étais trop grande pour obéir.

Même si je n'étais pas une adulte. C'est à dire comme eux. Ces tas de viandasse qui débordaient de leurs vêtements en attendant la fuite généralisée des liquides de leur pourriture finale.

 

Je leur résistais, de toutes mes faibles forces. Ça m'épuisait. Ils avaient beau prétendre que j'étais fatiguée parce que je ne mangeais pas, je savais bien que c'étaient eux qui me lessivaient.

Vertiges et nausées jour et nuit.

Même les murs ne tenaient plus sur leurs jambes pour m'empêcher de tomber.

Je crois aussi qu'ils m'en voulaient parce dans leurs entretiens, je restais bouche cousue. Je ne leur racontais rien. D'abord, ça ne les regardait pas. Et je préférais étouffer dans mon silence plutôt que de trahir la main. Tais toi. C'est un secret, notre secret. Personne ne doit savoir. Jamais.

 

Et puis, hier, par ma fenêtre sale, je t'ai vu repartir dans le mauvais temps, courbé, cassé en deux, un pauvre de vie triste à en mourir.

Tu voulais me voir.

Ils t'avaient refoulé.

Jeté.

Parce que tu n'étais pas de la famille et que pour l'instant, même pour la famille, les visites étaient interdites.

Pour mon salut, je devais restée isolée du monde.

Ordre médical.

 

Mais de quel droit, ordre médical ?

Comme un décret divin.

 

J'en avais pleuré des pierres.

Des flots de lithiase lacrymale.

Parce que moi, j'avais besoin de toi.

Il fallait que ça s'arrête.

Je me suis cachée sous les draps et je me suis scarifiée. Juste assez pour me faire mal sans que trop de sang coule. Je savais où couper et dans quel sens. Le lendemain, j'ai refait mon lit moi-même sous le prétexte que mes règles étaient apparues sans je sois protégée et que mes draps étaient tachés. Il n'ont rien vérifié. Ils n'ont rien vu.

 

Et c'est précisément ce matin là qu'un idiot était venu me casser les pieds.

Alors que je n'avais peut être jamais eu tant besoin d'être seule.

Tant pis pour lui.

Il prendrait pour tous les autres et pour le reste.

J'avais besoin de me défouler.

Il tombait bien finalement.