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Un jour, ou peut être dans la nuit, je ne me souviens pas, tout ce dont je me rappelle c'est qu'il faisait sombre.

On marchait à l'extrême bord du quai, au risque de tomber dans l'eau mazoutée et ne pas en revenir.

Un jeu comme un autre qui nous faisait rire.

Un jour donc ou peut être dans la nuit,

tu m'avais demandé pourquoi, Héléna, pourquoi as-tu si peur de l'amour ? Jusqu'à la crise de panique ?

 

Pourquoi avais-je peur de l'amour ?

On pouvait parler même de terreur.

 

Parce que j'avais peur des hommes et de leur main.

 

Les hommes.

Un truc horrible.

Etrange. Etrangement inquiétant.

Oui, ça faisait un peu répétition là. Mais c'était pour donner encore plus de poids, de sonorité à mon propos. Une façon de gueuler ma trouille.

Tellement les hommes me faisaient paniquer.

Les hommes étranges et étrangement hostiles.

Avides et dégoulinants de sexe comme des acteurs pornos.

Sales, laids, repoussants.

Tous des acteurs de pornos où l'on massacrait les filles.

 

J'avais peur des hommes et de la main des hommes.

Ce serpent qui se glissait sous ma couette, quand tout le monde dormait.

Qui m'obligeait à ne pas crier mon effroi en me touchant entre les cuisses.

Qui me mordait dans le ventre en m'imposant cette vague de plaisir qui me dévastait, que je repoussais de toutes mes forces mais contre laquelle je n'étais pas assez forte.

Qui me couvrait, comme une couche d'excréments canins de la honte de moi.

 

Une main sous laquelle je m'effondrais quand elle me masturbait.

Qui me volait à moi, même dans mes pensées.

Qui me dépouillait de tout.

Ne laissant de moi qu'un squelette vidé de la moelle de ses os.

Qui avait effacé mon corps jusqu'à m'en faire perdre le souvenir et qui au départ avait dû être prévu pour être moi.

Qui avait fait de moi sa créature.

Cet ectoplasme visqueux qui me retenait prisonnière au fond du marécage de la pourriture de moi. Lente décomposition de ma charogne.

 

La main, cet homme au bout de la main.

Qui repartait sans que je ne vois jamais son visage mais que je connaissais bien.

Qui repartait en me chuchotant tais-toi, ne dis rien à personne.

 

En me laissant là, comme un petit paquet de sa merde, toute seule, avec mon angoisse. Doucement dévorante, gluante, collée à mes pieds, menaçant de me faire glisser à chaque pas en avant. Condamnée au silence et à l'immobilité. A l'attendre comme si rien n'était, toute la journée dans la peur de mourir.

Ma main à moi dans ma petite culotte en coton à fleurs pour tenter, mais en vain, de me protéger.

Parce que ça recommençait tous les soirs.

Immanquablement.

 

Je t'aime, t'es mon petit amour adoré.

 

C'était donc ça, ce que les adultes appelaient l'amour ?

Ce truc puant que je devais prendre dans ma bouche jusqu'au fond de la gorge à en vomir.

Qui m'étouffait à m'en faire mourir.

Qui me crachait à la face un liquide chaud, collant, visqueux dont il essuyait soigneusement les traces avec un mouchoir en papier. Sans pouvoir toutefois en éliminer l'odeur que je trimballais partout toute la journée.

Jusqu'au soir.

Ou il recommençait.

 

L'amour ne pouvait que conduire à la mort.

Parce que c'était un blessure.

Un blessure douloureuse et cruelle qui n'avait jamais cicatrisée.

Jamais refermée.

Qui me donnait envie souvent l'envie d'en finir pour l'éternité.

Pour que disparaissent enfin les rêves qui torturaient, que ne reviennent plus ces images qui faisaient mal de caresses, de baisers.

 

L'obsession de la mort libératrice de la vie que j'étouffais aussi fort que je le pouvais dans mes petits bras mais qui revenait sans prévenir.

 

L'amour.

 

J'avais senti sur mes lèvres son souffle sanglant de mort atroce par folie.

 

Tu avais compris ?