Cette-chose-etrange-en-moi

Comment trouver le bonheur, comment être heureux quand on est un homme parti enfant de son village natal pour devenir vendeur ambulant dans les rues d'Istanbul ? Quand on contemple les transformations de la ville et de la société et que l'on reste accroché à son ancien monde ? Quand ses lettres d'amour parviennent à la mauvaise personne que finalement on épouse en laissant perdurer le malentendu. Mevlut, emporté il sait où par les flots de l'histoire, le vendeur ambulant de yaourt et de boza est-il heureux ou s'obstine-t-il à voir le bonheur là où il n'est pas ?

En acceptant son destin sans ruer dans les brancards ? En se laissant porter par les événements ? Le bonheur est-il dans la passivité ?

Ce roman n'est pas que le récit des aventures de Mevlut, c'est aussi un témoignage sur la Turquie, déchirée entre modernistes et conservateurs, laïques et islamistes, royaume de la corruption et de la prévarication, dans laquelle règne une misère noire. Un tableau de la société turque brutale, violente, cruelle, soumise aux dictatures militaire et religieuse, écartelée entre traditions et modernité. Une société patriarcale où les femmes sont enfermées dans leur rôle de fille, de sœur, d'épouse, de mère, soumises à la loi du mâle et à celle du prophète, mariées/vendues en fonction des intérêts des familles, surtout chez les riches, et bien heureuses d'avoir un bon mari qui ne les bat pas. Une société où les hommes ne sont pas plus libres contraints aux notions d'honneur, à la soumission au plus forts, aux plus riches, à l'obéissance au père.

Tous bloqués dans les interdits de l'Islam rigoriste d'Erdogan et des siens.

Une société sous la coupe des maffieux où le bonheur ne semble pas être de ce monde.

Mais existe-t-il une société où le bonheur est possible ?

Un livre à lire à l'heure où Erdogan et ses sbires musèlent toutes tentative de liberté, une réponse cinglante au tyran aveuglé par sa volonté de toute puissance et par sa tentation de totalitarisme religieux.

D'une brûlante actualité donc.

Mais aussi un chant d'amour de l'auteur à sa ville natale et à ses charmes orientaux, capitale du monde, ville lumière, ancienne forteresse ottomane cosmopolite, disparaissant sous le béton des spéculateurs et la folie d'un tyran. Istanbul la lumineuse devenue grise de tristesse, d'accablement et de misère. Qui se passe sous les tables, l'islam interdit l'alcool, les verres de raki pour oublier le malheur d'avoir perdu sa splendeur.

Un grand et beau livre malgré tout lumineux dont l'auteur mérite largement son Nobel.