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Oui Héléna, oui mon amour, comme toi, j'ai eu un père.

Mais pas longtemps.

Juste les premières heures de mon existence.

Ce n'est pas beaucoup pour avoir un père.

Je suis orphelin de père quasi de naissance.

 

Et dans mes dix neuf ans de vie je ne l'ai jamais prononcé ce mot tellement banal pour tellement de fils et de filles qu'ils le disent sans y faire attention.

Mais qui pour moi restera pour toujours tellement étrange.

Papa.

 

Mon père.

Qui est cet homme,

mon père ?

Je ne sais pas.

 

Un inconnu.

Ça fait qu'il me manque un truc et que ça fait comme un trou qui fait mal dans ma vie.

 

Comme il n'y a pas une photo de lui à la maison ou ailleurs, je ne sais pas la tête qu'il avait de son vivant.

On me dit souvent, des étrangers à la famille, jamais elles, que je suis son portrait craché.

Ça me fait plaisir.

Quelques fois je vais me regarder dans les miroirs pour le voir sur mon visage. Et j'ai envie de dire à mon reflet « papa ». Mais je n'y arrive pas. Ça se coince au fond de ma gorge et ça me donne envie de chialer.

Et merde de merde !

Moi aussi j'aimerais bien avoir un père et pouvoir le dire, le mot impossible.

 

Mon père, leur ennemi !

Même post mortem après si longtemps.

Je ne comprends pas pourquoi elles lui en veulent tant et je ne le saurai jamais.

C'est que le sujet un tabou. Interdiction de parler de lui et ça vaut pour toute la famille. Secret de Polichinelle pour tous, excepté pour moi, tout le monde sait et moi je ne dois jamais savoir, dans le coffre fort inviolable des mystères de la famille.

 

Je me suis tout de même risqué à poser quelques questions.

Réponses : laisse tomber, il n'y a rien à en dire, c'est inintéressant, c'est lamentable, c'est bien triste pour nous deux.

Donc moi, ça ne me concerne pas même s'il s'agit de mon père.

Ce n'est pas beau du tout, c'est sale. Il a tout gâché.

Mais quoi ?

Et quand j'ai insisté : oh, lâche nous avec cette histoire. On te l'a dit et répété, il n'y a absolument rien à en dire. Fiche nous la paix.

Avec la sempiternelle consigne incontournable, ne lui ressemble pas.

 

A la maison, non seulement il n'y a pas une photo, mais il n'y a pas non plus un seul petit souvenir de lui.

Elles l'ont effacé complètement.

Il n'a jamais existé point barre.

Quand elles en parlent entre elles, que j'entende ou pas elles s'en foutent comme de leur premier slip. Au contraire, ces deux pourries prennent un sacré pied à me laisser écouter les horreurs qu'elles débitent, mais toujours par vagues allusions, il ne faudrait pas que j'en comprenne la moindre miette sur son compte.

Ah oui, elles en parlent de mon père !

Chacune à sa façon.

Ma

… mère plaintive et victime éternelle, ma

… sœur rageuse et toutes griffes et dents dehors.

 

Oh oui, pour en parler, elles en parlent. C'est même leur sujet de prédilection. Elles s'en repaissent de leurs saloperies, s'en régalent. Elles n'en ont jamais dit assez. Elles savent que j'écoute et que ça me fait mal. Mais plus elles me font mal et plus elles se jouissent dessus.

Elles cherchent à me détruire tu sais.

 

Comme, je n'ai aucun doute là dessus, elles ont détruit mon père.

Elles ont beau me raconter qu'il s'est mortellement planté en bagnole, je ne les crois pas.

Je les connais.

Capables de tout, elles l'ont tué mon père.

 

Oui, tu as raison, après tout je ne l'ai jamais connu et peut être bien qu'il était vraiment le dernier des salopards finis.

C'est possible, oui.

Mais moi, rien que pour les emmerder ces deux ogresses bouffeuses de couilles

j'en ai fait mon héros.

 

De mon père.