Skeleton_1

Héléna...

 

Étrange fille.

Fille obscure.

Un poème des fleurs du mal.

Sépulture, mon préféré.

 

Dans la demi pénombre du bar, je ne suis pas parvenu à déterminer au premier coup d'oeil si c'était une fille ou si c'était un garçon. Cette androgynie habillée de noir m'a frappé en plein front comme une balle.

Une allure de zombi albinos, d'une cachexie livide et lumineuse d'anorexique, un manque criant de ces signes sexuels secondaires que sont les courbes de la féminité, des cernes immenses qui ne devaient rien à un maquillage maladroit et excessif autour de pupilles explosées de fumeuse de joints.

A croire qu'elle avait été conçue par un tas de charbon.

 

J'en suis tombé raide bleu dingue pour ce regard qu'elle m'a jeté avec un sourire d'un autre monde. Des portes de l'enfer peut être. Ou d'une gueule ouverte d'une fleur vénéneuse phagocyteuse.

 

Simple et sans façon.

Même pas une surprise.

Pour une fois il y avait de la logique dans les événements.

Elle m'a pris par la main, m'a posé sur son lit et m'a demandé du sexe comme on demande une clope et la lune à un inconnu dans la rue.

Sur son lit.

Dans son lit on aurait baisé.

Sur son lit, c'était juste deux perdus pour la vie qui, sans enlever ni leurs bottes ni leur manteaux, tentaient de voler un peu de malheur au temps et de contracter cette maladie bizarre et orpheline qu'on appelle l'amour.

Ainsi fut notre première nuit.

 

Et puis trois jours.

Trois jours sans nous lever, sans nous laver, en mangeant ce qui nous tombait sous la dent. On a même mangé sa plante verte. Pour rire. Mais on n'a pas trouvé ça bon. On sommeillait un peu entre deux baises. En la pénétrant, je lui improvisais mes poèmes déjantés qui la faisaient rire.

 

Non.

Ne me quitte pas.

Si tu t'en vas maintenant, à ton retour, tu trouveras une morte aux veines ouvertes.

Je suis resté trois jours.

Jusqu'à ce qu'elle consente à me lâcher.

 

Retour à la maison.

Grognements porcins du paternel.

Où t'étais passé ? Tu pues ! Va te laver.

Je suis monté dans ma chambre pour enfermer l'odeur d'Héléna et de moi entre mes draps.

 

Héléna...

Héléna mon amour.

Après la baise, je reste allongé contre elle et je la regarde.

Absente, enfermée, perdue à des milliards d'années lumières dans le monde de ses yeux sous la banquise.
Alors, elle est morte.

Morte mais pas vraiment morte, mais morte quand même.

J'ai peur qu'elle n'en revienne pas.

Peur de la tuer avec mes jouissives élucubrations funèbres et funéraires, à cause du plaisir que ça me donne de contempler son cadavre.

 

Son cadavre d’albâtre aux reflets de vieil ivoire, squelette à peine recouvert de peau et d'où toute chair est absente, aux membres d'araignée, au ventre creux sur lequel est tatoué un arbre en hiver qui monte de son nombril pour enrouler ses branches autour de ses seins d'adolescente à peine pubère.

Une momie à la chatte touffue couleur de bitume qui cache une vulve de marbre qui expire sous ma bouche une clarté lunaire dans son orgasme glacé.

Une vulve dans laquelle je n'éjacule jamais. L'orgasme n'est pas dans l'éjaculation, il est ailleurs. Je n'éjacule jamais, ça gâche le plaisir. Et puis Héléna ne supporte même pas l'idée qu'on dépose du sperme dans son corps.

 

Il y a des jours.

Des jours où elle a trop fumé à moins que ce soit sa tête qui lui fait trop mal. Voire les deux simultanément. Ou alors ce n'est plus Héléna. Parce que je ne reconnais ni la voix ni les yeux d'Héléna dans cette inconnue.

Mon bourreau dressé sur un drap noir, tenture de funérailles. Un regard de monstre antédiluvien enragé.

Après avoir fait l'amour comme une urgence vitale.

Un coup de guillotine et ma tête qui roule au milieu des moutons sous le lit.

Fous le camp, casse toi, tire toi.

Et surtout reviens, reviens-moi.

 

Alors je rassemble comme je peux mes morceaux et je pars.

Et j'attends dans les glaces acérées de la délectation du désespoir.

Combien de jours, combien de nuits ? Je ne sais pas. Héléna et moi, c'est hors temps.

J'attends les SMS, pleins de fautes de frappe, d'Héléna qui écrit, d'habitude, sans la moindre faute.

C'est l'angoisse, je ne veux pas rester toute seule, reviens, tout de suite, ne me laisse pas tomber, je t'aime.

Pour résumer, parce qu'elle m'en envoie des tonnes.

 

Alors, je lui reviens, je me reviens.

Héléna...