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Je me souviens.

Nous sommes dans les années 1970.

Nous sommes élèves infirmiers de secteur psychiatrique.

Villejuif Henri Colin. Cela nous fait frémir d'effroi. La section 3 du service Henri Colin à l'hôpital de Villejuif, mais c'est pour nous le vieil asile du siècle dernier, à peine né de la loi du 30 juin 1838.

Réputation justifiée ? Je ne sais pas trop.

Une question se pose à la fin du XIX° siècle et au début du XX°. Que faire des fous dangereux, des fous criminels ? Relèvent-ils de la simple justice ou de la médecine sinon psychiatrique pour le moins asilaire ?

C'est ainsi qu'on inventa l'unité pour malades mentaux dangereux, le 3 mai 1910, sous la houlette du docteur Henri Colin. Isolée du monde, hyper sécurisée, d'une discipline de fer, c'est la première unité de France pour malades dit difficiles. Elle tient plus de la prison que du lieu de soins. On y trouve de tout. Tous ceux qui n'ont pas ou plus leur place dans la société. Vagabonds, malades mentaux, épileptiques, voleurs, criminels, assassins, escrocs, délinquants grands ou petits, « pervers instinctifs et/ou constitutionnels, déments précoces, débiles et autres anormaux, amoraux », la nosographie psychiatrique est celle de son temps, simulateurs qui veulent échapper au bagne, à la prison, à la relégation et j'en passe. Tous ceux qui n'ont pas pu/voulu trouver une place dans la société ou que la société a rejetés. Et il ne fallait pas faire beaucoup pour s'y retrouver bouclé (voler un vélo suffit).

Mélange du médical et du pénal. Qui se demandent, mais il n'y aura pas de réponse, peut-on soigner et guérir les fous, punir et amender les voyous. Entre folie et délinquance à cette époque est bien floue. Querelle entre les psychiatriques qui pensent que oui et ceux qui n'y croient pas. Entre le médecin et le juge. Interminables débats qui ne seront jamais conclus entre le mandat sécuritaire et la mission hospitalière. Qui ont eu le mérite de poser un certain nombre de questions essentielles quant à la prise en charge de la maladie mentale. Au cours d'affrontements parfois rudes entre deux conceptions de l'être humain.

Un gros pavé, 440 pages. Une excellente photographie de la psychiatrie de ce siècle. Qui, comme la psychiatrie du XXI° siècle, est le reflet de son époque. Extrêmement bien documenté (l'auteur cite ses sources, des courriers médicaux, des lettres d'internés, des débats scientifiques ou parlementaires). Qui nous interpelle car on se pose toujours les mêmes questions dont on cherche toujours les réponses.

Indispensable à qui s'intéresse à l'histoire de la psychiatrie et de la folie. Et à leur avenir.

Qui quant à moi, a attiré mon attention sur les faits suivants. Jusque dans la première moitié du XX° siècle on enfermait les délinquants à l'asile. Aujourd'hui on met les malades mentaux en prison (40% de la population carcérale est psychotique donc ne relève pas du pénal mais du médical). Je ne suis pas certain du tout que l'histoire avance dans le bon sens.