Voyageur déchiré de Bruno Catalano Galerie Bartoux près Hôtel Dieu de Beaune

Drôle de pays.

 

D'ailleurs, ce n'est pas un pays.

 

C'est une horloge sans aiguille et sans chiffre qui tourne contre le soleil autour d'une planète désaxée.

 

Qui marque midi quand il est minuit et réciproquement.

 

A en prendre le jour pour la nuit.

 

A s'habiller pour l'hiver quand on est en juillet.

 

A trouver le sud quand on arrive au nord.

 

A confondre le noir avec le blanc.

 

A construire du rêve comme une réalité et inversement.

 

A marcher sur la tête les pieds en marche arrière.

 

Je n'en pas sûr.

 

Mais je crois que j'y suis né.

 

Un effet du hasard et de la nécessité d'une loterie qui m'y a donné le jour. J'y suis né, j'y vis, j'y mourrai. J'en mourrai. Comme tant d'autres naissent, vivent et meurent au fin fond de la Terre de feu ou de n'importe quelle contrée lointaine et inaccessible à qui, n'y étant pas venu au monde, il est impossible d'en déchiffrer les accidents du relief et les variations du climat. C'est ainsi. Extrêmement banal. Rien à discuter.

 

Je ne pourrais jamais vivre dans l'Ailleurs. L'Ailleurs dont j'ignore de quoi et comment il est constitué. Peut être en ai-je frôlé la frontière, y ai-je par mégarde ou par accident, posé un pied. Je ne sais pas. J'ai oublié. Parfois, des gens bien et bien intentionnés, soucieux de mon bonheur, m'invitent à rejoindre l'Ailleurs. Je décline poliment. Non, merci. Je risque y être retenu et ne pas en revenir. Je ne supporterais pas cet exil.

 

Ce n'est pas un pays, c'est une Odyssée.

 

Sans autre fin que la mienne. Une fois parti, on ne peut plus ni faire demi tour ni s'arrêter au milieu du gué.

 

Une Odyssée sans instrument de navigation. Quelques fois un vague repère spatio-temporel dont il faut bien se contenter faute de mieux. Naviguer en double aveugle, à l'intuition, sur une barcasse au gouvernail incertain. Poussée là où les vents et les courants le décident. Destination inconnue.

 

Une randonnée au long cours par des monts et des vaux imprévisibles. A chaque pas, terra incognita. Sur des sols glissants et peu stables truffés des pièges de sables mouvants.

 

Un interminable voyage. Fatigant. Épuisant. Il me sera arrivé souvent de jeter mon sac par dessus les moulins, de m'assoir et de ne plus vouloir bouger. Découragé d'avancer et de ne jamais atteindre ce Nulle Part, là bas, sur la fuyante ligne d'un horizon brouillé et flou. Et puis, un autre marcheur du hasard s'arrête, me tend la main, m'aide à me relever et à repartir. Juste un instant. Il a lui aussi son chemin à tracer. A charge de revanche.

 

Je serai aussi tombé quelques fois. Chutes douloureuses. Mais jusqu'à présent, je me suis toujours relevé. Et tant pis pour les bleus et autres contusions au corps et à l'âme !

 

Moi, le grand voyageur impénitent, le petit fils du gitan, j'en aurai parcouru des chemins qui n'auront été que de traverse. Sans jamais connaître la direction qu'il fallait prendre. Mais toujours et sûrement guidé par des signes inconnus et pourtant immanquablement reconnus. Question d'hérédité !

 

Pour moi, le fils de l'infirmier psychiatrique qui aux temps héroïques fut d'abord gardien d'asile, question d'hérédité que d'avoir choisi d'arpenter les labyrinthes obscurs de la folie plutôt que les couloirs illuminés de néons de la raison.

 

J'aurai toute ma vie durant voyager, crapahuter, bourlinguer. Sans en chercher ni le sens ni la raison. Ni le but à atteindre. Juste pour le voyage.

 

Un jour, un jour viendra où je devrai poser mes souliers de plombs et mes pieds ailés.

 

J'espère qu'il sera fleuri d'odorants lilas mauves.