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Voici qu'enfin, mon temps est accompli.

 

La béatitude rêvée de la bienheureuse impuissance sénile. Ce privilège de l'âge si fréquent mais si peu apprécié à sa juste valeur.

 

Absence de désir. Je n'ai plus depuis longtemps déjà le goût des fruits mûrs. Quant aux raisins verts, je n'ai plus les dents assez solides pour eux depuis des paniers de printemps. Je ne pratique plus, même cet innocent plaisir d'esthète de regarder une jupe ou un chemisier. Un genou ou la naissance d'un sein. Parvenu au bout de cette course folle à la baise dans laquelle je m'explosais la tête contre les murs.

 

Plus de voyage de lit en lit, de corps en corps. Plus de saut d'amour en d'amour. Les douleurs ne sont plus que corporelles. Donc très supportables.

 

Je ne veux plus que cet instant qui ne durera pas encore très longtemps. Cet instant où l'avenir ne m''incite plus à la réflexion parce qu'il me pousse dans le dos.

 

Loin des hommes, loin des femmes, loin de leurs insupportables animaux de compagnie qu'ils appellent leurs enfants. A l'abri de tout bonheur personnel, loin du malheur des autres.

 

Il n'y a rien ni personne à partager.

 

Rien ne vient jamais troubler les eaux dormantes de ma bienheureuse solitude.

 

Seul, je suis seul et ça ne me fait pas peur.

 

Je suis au repos.

 

Sans regret, sans nostalgie.

 

Mes fractures n'ont plus d'importance. Je n'ai nulle part à aller. L'espace s'est dissous. Comme le temps.

 

Dans la paix.

 

La paix du cadavre dans ses bandelettes.

 

J'ai appris à vivre avec la vie et son immense lassitude, son inévitable compagne.

 

La sénilité est une consolation, un solde tout compte.

 

Ma dernière jouissance sous un soleil qui s'éteint de plus en plus vite laissant la place à la pieuvre de l'ombre qui m'attend.