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 Ce livre, très épais comme d'habitude chez Dostoïevski, peut se lire à plusieurs niveaux.

 

Tout d'abord comme un polar noir, très noir avec pour toile de fond cette société russe en déliquescence du XIX° siècle sous la botte impitoyable du régime tsariste à bout de souffle. Un livre qui résonne encore à nos oreilles du XXI° siècle tant il est étonnamment moderne. Page après page, c'est la perpétuelle « indicible banalité du mal » qui se découvre, qui s'étale.

 

Livre politique, pamphlet violent contre l'ordre tsariste, contre la société russe aisée qui refuse de voir qu'elle court à sa perte, contre un petit peuple inculte et finalement ontologiquement soumis à ses maîtres et pour lequel il n'est pas la peine de se battre. Prédiction lucide et sans concession des totalitarismes qui ont ensanglanté le XX° siècle. Dénonciation de la mythomanie, de la mono idéation, l'anéantissement de tout, de chefs révolutionnaires apôtres du néant, faux prophètes d'une utopie sanglante qui sont allés jusqu'au bout du pervertissement des idées des Lumières dont ils se réclament mais qu'ils réfutent parce qu'ils jugent stupidement humanistes. Puisqu'ils n'ont que mépris, voire dégoût, pour l'espèce humaine.

 

Ce ne sont que des personnages perdus dans leurs fantasmes contradictoires, des mythomanes noyés dans leur perversité, obscurcis par leur folie. Démons, Possédés, en un mot pauvres types mentalement déséquilibrés qui n'ont d'autre but que de se dissoudre et dissoudre le monde entier, bouffons tragiques dans leur désespoir, sans passion, affectivement froids. Leur révolte n'est pas une révolte puisqu'ils ne se battent pas pour un monde meilleur mais pour l'anéantissement total du monde tel qu'il est.

 

Plus encore, ces Démons, ces Possédés ce sont toutes les facettes d'un personnage qui fuit son chaos intérieur, qui se veut un dieu, un démiurge, surhomme noble certes, mais dégénéré, raté, refoulé, désarticulé. Humain, trop humain Dostoïevski.

 

En cela, universel, intemporel.