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LE BLOG

 

 

Appelons là Chloé.

 

Chloé arriva dans le service après une quatrième tentative de suicide consécutive à des problèmes familiaux. C'est à dire à une famille pathologique, pathogène, étouffante, castratrice. Une famille dont était le vilain petit canard, le mouton noir, celle qui se rebellait et refusait d'entre dans les clous familiaux.

 

Pour l'avoir eue en entretiens avant son hospitalisation, je la connaissais bien et j'avoue qu'elle m'était sympathique. Elle était étiquetée état limite. État limite ? J'ai encore des doutes sur le sujet. Par contre j'ai encore aujourd’hui encore la certitude qu'elle était une hystérique grand teint.

 

Hystérique, oui, certes, elle l'était. Mais aussi belle, très belle fille, intelligente, très fine, et pouvant faire preuve de beaucoup d'humour et d'auto dérision. Un humour mordant qui frisait le cynisme. Mais qui a dit que le cynisme est l'élégance du désespoir ? J'en suis d'accord. Très cultivée aussi. Étudiante en lettres classiques, passionnée d'art et de littérature.

 

Elle débarquait toujours dans d'incroyables tenues qui ne pouvaient la laisser inaperçue. Outre une évidente originalité, très sexe aussi, très provocante. Et même au plus mal, capable de numéros de séduction digne des plus grandes tragédiennes qui savait aussi jouer les petites filles. Je reconnais que j'aurais été un tout jeune infirmier, sa prise en charge eût été très compliquée. Et un air constant de se foutre de vous et de ce que vous pouviez lui dire. Elle était usante. Une incarnation de l'esprit de contradiction, de la mise en échec, du refus systématique, de la crise d'adolescente qui s'attarde (elle avait vingt cinq ans). L’immaturité classique chez ceux et celles à qui on a volé l’enfance en les contraignant à grandir trop vite.

 

Elle en devenait désespérante. Tout ce qui pouvait être tenté ou presque avait été. En vain. Elle ne sortait d'hospitalisation que pour, deux heures après, revenir demander une consultation en urgence. Je la recevais et ne pouvais que constater que rien ne changeait.

 

Pourtant, il y avait une ouverture que le psychiatre et l'équipe du CMP qui la suivait n'ont pas su utiliser. Elle était indiscutablement dotée d'un talent littéraire certain. Pour avoir lu certains de ses écrits, je peux l'affirmer.

 

Suite à son hospitalisation, elle créa un blog, accessible à tous dans lequel elle décrivait ses hospitalisations et ses prises en charges. Le moins que je puisse dire, c'est qu'elle ne faisait pas de cadeau aux infirmiers et au médecin. Comme lorsqu'elle réglait ses comptes avec sa famille. Elle y exprimait sa souffrance de façon remarquable. Je suis un grand lecteur et je puis dire sans me tromper qu'elle était un véritable auteur. Sans aucun doute. Elle racontait l'effet du traitement, l'amitié qui la liait avec une autre fille de son âge hospitalisée avec elle. Amitié un peu plus que trouble certes, comme c'était bien dit ! Elle y faisait montre d'un style qui n'appartenait qu'à elle. Toujours beaucoup d'ironie, de cynisme qui devait lui permettre de prendre un peu de recul par rapport à sa problématique. Sauf quand elle parlait de son amie avec une tendresse infinie.

 

C'est tout de même étrange. Tout le monde s'est penché sur son blog. Tout le monde l'a, psychiatriquement, décortiqué. Et personne n'a rien compris. Personne n'a compris qu'elle était une artiste, et de talent. Personne n'a eu une vision littéraire de ce qu'elle écrivait. Personne ne lui reconnaissait la moindre créativité. Autrement, la partie la plus importante de sa personnalité était niée. C'et à dire sa personnalité toute entière. Personne ne la reconnaissait pour ce qu'elle était. Personne ne l'écoutait, ne l'entendait. Elle avait de quoi désespérer de l'institution et ne pas se priver de la remettre en cause.

 

Ce qui était insupportable pour l'ego soignant. Qui devait justifier d'une véritable castration artistique. On la décréta folle et perverse. On l'éloigna de sa copine qui, indiscutablement, allait moins mal depuis qu'elles se connaissaient. Auraient-elles eu une relation homosexuelle, où était le problème ? Mais il y eut, à mon sens, pire.

 

Le médecin, grande hystérique elle-même et de son propre aveu, sans doute blessée jusqu'au sang par les propos de Chloé à son égard, n'eut de cesse que de lui faire fermer son blog, exerçant une pression sans relâche et intense, la manipulant, la culpabilisant. Il fallait la faire taire, lui interdire d'écrire, ce qui, outre son talent, eût été de toutes façons libérateur pour elle. La faire rentrer dans le rang. C'était ce demandaient ses parents. Personne ne voulait contrarier ces « braves » gens, des gens bien, aisés, catholiques pratiquants, et tant pis pour Chloé ! Je ne trouve pas ça très digne d'un médecin, d'un psychiatre.

 

Non, ce n'était pas une folle, même pas une malade.

 

Une hystérique que l'on a voulu briser parce qu'elle dérangeait l'ordre bien établi d'une famille comme il faut et de la psychiatrie.

 

J'en conclus moi que l'idéologie phallocratique et bourgeoise d'un certain médecin viennois sévit encore et toujours.

 

 

Image extraite du film A dangerous method.