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Artiste la nuit et fou à lier le jour.

Schizophrène à temps plein.

 

Il était long, long comme un jour sans pain, très maigre, avec un regard étrangement bleu sous des cheveux hésitant entre le blond et le roux, le visage torturé par une angoisse qu'il dissimulait sous un sourire un peu méprisant pour le vaste monde, considérant que de par sa schizophrénie il était d'une essence supérieure. Il délirait, pas de doute, mais il jouait avec son délire très finement. Sa folie lui donnant tous les droits.

 

On le surnommait Van Gogh. A une oreille près, il en était le parfait sosie, veillant à se faire la coiffure du peintre dont il avait accroché une reproduction de l'auto portrait à l'oreille coupée au dessus de son lit.

 

Totalement insomniaque, réellement insomniaque, je le précise, son insomnie résistant à tous les traitements, il déambulait dans l'unité, veillant bien à faire beaucoup de bruit histoire de réveiller ses compagnons d'infortune qui eux, voulaient et pouvaient dormir et n'appréciaient donc pas le chahut de l'artiste. Et pour selon son propre aveu, « faire chier les infirmiers ». Quand on lui demandait d'au moins respecter le sommeil des autres, il nous répondait qu'il n'y pouvait rien parce qu'il était insomniaque et schizophrène. Que nous ne pouvions pas le comprendre parce que personne ne comprenait les artistes. Visiblement, il se fichait de nous avec délectation.

 

Malgré son côté charmeur, il était parfaitement exaspérant. Et posait un réel problème la nuit dans l'unité. Un insoluble problème qui provoqua un schisme dans l'équipe. Sous son regard ironique car il comprenait parfaitement la situation et il savait parfaitement que c'était lui qui l'avait provoquée. Il trouvait cela assez jouissif.

 

Il y eut alors deux « camps ». Le premier camp très à cheval sur le règlement ne plaisantait pas avec le couvre feu. Vingt trois heures, tout le monde au lit et ça ne se discutait pas. Van Gogh résistait, leur opposant une force d'inertie peu commune entre deux provocations. Entre les deux parties, le conflit violent pouvait éclater à tout moment. Pour l''autre camp, dont, naturellement j'étais, il était inutile d'insister, il ne dormait pas. Il fallait trouver une solution, et vite. C'est quand nous l'avons trouvée, et sans en parler à personne, on s'attendait trop aux oppositions de toutes sortes, que nous avons demandé au médecin une réunion. Elle seule pouvait valider notre solution qui deviendrait alors une décision médicale qu'il serait difficile de ne pas respecter.

 

Ce que nous proposions était très simple au fond. Puisque Van Gogh ne dormirait pas, il fallait encadrer son insomnie avec une activité silencieuse qu'il pouvait accepter. Ce n'était pas gagné d'avance mais le coup méritait d'être joué. Notre proposition alourdit considérablement l'atmosphère. L'air se chargea très vite d'électricité. Le médecin restait silencieuse écoutant les arguments des uns et des autres mais on sentait de quel côté elle penchait, ce qui augmentait la virulence des tenants du règlement. Enfin, avec ce sourire charmant, grâce auquel elle désarmait toute opposition et qui n'appartenait qu'à elle, elle trouva l'idée excellente et la valida.

 

Je le répète, l'idée était simple.

 

Van Gogh se voulait artiste. Éh bien, il suffisait tout simplement d'encourager l'artiste et de lui donner les conditions optimales pour qu'il puisse s'exprimer sans déranger personne. Restait à lui attribuer « un atelier » et à lui faire accepter la proposition. Oh ! Je me souviens encore de son sourire quand nous lui avons expliqué les nouvelles règles du jeu. Tu peux peindre toute la nuit, pas de souci pour nous, mais en silence, c'est le deal. Enfin, nous le reconnaissions comme artiste ! Au delà du bonheur notre Van Gogh !

 

On lui attribua une chambre désaffectée, on passa commande à l'économat de papier, crayons, pinceaux, peintures, gommes et autres tailles crayons. Et il créa, il créa, il n'en dormait pas pour autant, naturellement, mais au moins, il ne perturbait plus le sommeil des autres.

 

Il créait, il créait j'allais écrire à la folie. Il exprimait sa folie dans une débauche totalement explosée de couleurs, de formes comme seul un esprit dissocié et délirant peut en produire. Une production pharaonique ! L'économat aurait fini par refuser nos commandes si le médecin n'était pas intervenu ! Van Gogh ne s'arrêtait que l'équipe du matin arrivée, couvert de peinture et de feutre, en slip car peindre le faisait transpirer nous dit-il. A peine sorti de son atelier, il allait se doucher « pour ne pas salir ses oeuvres ». Au moins il retrouvait un sens de l'hygiène qu'en bon psychotique il avait perdu depuis longtemps.

 

Dans sa solitude et son silence d'artiste, il ne réveillait plus personne. C'était gagné malgré les prédictions de tous les oiseaux de mauvaise augure. L'équipe de jour le trouvait plus accessible, moins provocateur. Indiscutablement, il évoluait. Je ne prétends pas que le fait de dessiner et de peindre le guérissait de sa folie, mais, au moins, il en souffrait moins, il en était apaisé.

 

Quant à moi, je suis repassé de jour dans un autre service et je l'ai perdu de vue. Jusqu'à ce que je le croise dans la rue. Il a insisté pour m'offrir un café. Il était sorti de l'hôpital, avait son appartement, évoquait une copine, était propre et habillé correctement. En un mot comme en cent, il m'a fait plaisir à voir. Même si visiblement, il délirait toujours autant, il était revenu dans le monde des hommes, il était revenu à la vie.