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J'ai eu le bonheur d'avoir eu des profs de lettres exceptionnels à deux exceptions près. Au lycée, mademoiselle Baudouin nous a fait lire La peste. Pas étudier, lire. Je lui dois hommage, ce livre a transformé ma vie. Je l'ai lu et relu et le relirai encore.

 

C'est, après L'étranger, le second roman de Camus. Comme chacun sait il se passe à Oran, ville heureuse et insouciante, inconsciente, aux prises avec une épidémie de peste. Le docteur Rieux se bat contre le fléau comme il peut, avec le peu d'armes à sa disposition. Mais il ne renonce jamais. Camus développe ici les mêmes idées que celles déjà exposées dans L'Etranger, la prise de conscience de l'absurde et de la révolte. Mais il a évolué et développe également la notion de solidarité.

La peste, maladie terrible et redoutée sert ici à illustrer la condition humaine, prisonnière de son destin.

Rieux ne veut pas être de ceux qui se taisent. Il ne se mêle pas au troupeau. Il combat l'injustice, veut en porter témoignage, il ne veut pas qu'un jour on oublie ce mal.

Il croit en la victoire, en sa victoire. Mais il sait d'avance, que cette victoire ne sera jamais définitive. Quand le bon peuple, absent de la lutte et qui a subit sans broncher se réjouit, il pense.

 

« Car il savait ce que cette foule en liesse ignorait, et que l'on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparait jamais, qu'il peut rester des dizaines d'années endormi dans les meubles et le linge, qu'il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut être, le jour viendrait où, pour le malheur et l'enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse. »

 

Rieux est un lucide, un douloureux lucide. Ce genre d'homme qui ne peut jamais se réjouir, qui ne sera jamais innocent. A la fatalité et au hasard, il oppose la nécessité de la révolte solidaire, se concrétisant dans l'action solitaire ou collective contre l'absurdité de vivre qui demeure le mal absolu. Et il le sait. Le mal n'est pas définitivement anéanti. Il se tait, il reste caché et ressortira à la première occasion, à la première faiblesse humaine. Et poursuit son œuvre de destruction. Il ne cesse jamais de menacer l'humanité dans l'homme. Avec la complicité, au moins passive, de ses victimes.

 

Un roman ? Non, une chronique au jour le jour, la vision du monde, de la vie de Rieux / Camus. Camus s'éloigne là de l'existentialisme. L'existentialisme est passé de mode. Il ne fait plus vibrer les salons germano-pratins. L'humanisme camusien lui, est intemporel.

La peste n'est pas un livre de moralisateur. C'est celui d'un moraliste humaniste qui ne juge donc ne condamne pas la faiblesse, les faiblesses, de ses congénères. Car il sait que dans l'homme, « il y a plus de choses à admirer que de choses à mépriser ».

La peste est l'acte créateur par excellence. C'est un acte de révolté par lequel Camus exhorte ses semblables à la révolte, les invite à la solidarité, à la fraternité. Tel au fond le sens de la pensée camusienne sur l'art : créer, c'est se révolter.

 

Je ne crois ni à dieu ni à diable. Je n'ai jamais eu la moindre croyance politique. Je suis anarchiste parce qu'il n'y a pas d'autre position possible. Je suis un anarchiste humaniste. Malgré le peu d'estime, je l'avoue, que je porte à Sapiens sapiens. Je ne suis pas un révolutionnaire. Je ne crois pas aux lendemains qui chantent. Je suis un révolté, un révolté congénital. J'ai toujours voulu et je veux toujours et je voudrai toujours être un homme libre. C'est à dire sans concession, sans illusion. Libre, c'est à dire lucide. Douloureusement, cruellement lucide. Libre, c'est à dire solitaire, à l'écart de la foule, incapable que je suis de partager ses explosions d'allégresse, ses colères feu de paille, ses idées généreuses et ses grands sentiments. Libre, c'est à dire angoissé devant cette absurdité de naître, de vivre, de mourir. Pour la peau.

 

C'est à Camus que je le dois. Je me demande parfois si je dois l'en bénir ou l'en maudire.