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Un hurlement, des bras tendus vers le ciel, des mains désespérément suppliantes, un visage déformé par la douleur, méconnaissable, insoutenable de trop d'angoisse.

 

Mais quel crime avait-elle donc commis cette fille de vingts ans, jolie et intelligente ? Pour se trouver internée à l'hôpital psychiatrique, pour souffrir mille morts, quelle faute devait-elle expier par un tel martyre ? Pourquoi voulait-elle, légitimement, qu'un lui rende son enfant ? Pourquoi ne le lui rendait-on pas ?

 

C'était il y a bientôt quarante ans. J'étais jeune élève infirmier de secteur psychiatrique. Je n'ai jamais oublié.

 

A l'époque, fin des années soixante dix, les moeurs commençaient à se libéraliser. Mais dans la campagne profonde, paysanne, catholique, rigoriste, plus soucieuse d'argent que de bonheur, l'esprit restait ouvert comme un coffre fort.

 

Le seul crime de, appelons la Marie, le seul crime de Marie était d'avoir aimé un garçon ouvrier de ferme donc désargenté et sans terre, d'avoir fait l'amour sans trop de précautions avec son amour, et fatalement d'être tombée enceinte. Voilà, Marie était amoureuse, avait fait l'amour et était enceinte. Pas de quoi fouetter un chat me direz-vous.

 

J'en suis d'accord. Mais une fille de vingt ans enceinte d'un ouvrier agricole, ça ne peut pas se faire. Hors de question qu'elle épouse un sans terre. Et qui aurait pu vouloir d'une fille chargée d'un enfant ? Dépenser ses sous pour élever ses enfants, oui, mais pour nourrir l'enfant d'un autre, non. La charité chrétienne a ses limites. Celles de l'avarice. Marie était une fille mère, c'est à dire une fille perdue. Quant à l'honneur, et la richesse, de la famille, ils étaient franchement compromis. Honte à elle !

 

Et bien que la loi Veil soit passée, peu de médecins et d'hôpitaux de campagne pratiquaient peiu ou pas l'IVG. Pour ou contre ils devaient tenir compte de la population largement farouchement opposée à la loi.

 

Mais dans ce cas précis, il n'y avait pas d'autre solution que l'avortement. Il y allait de l'intérêt, des intérêts de la famille. Pourtant pas question de passer par le médecin de famille ou l'hôpital. On a son quant à soi. Et puis ça cause beaucoup dans les villages où tout se sait. Il fallait étouffer l'affaire, c'est à dire ce bébé, cet indésirable, qui poussait dans le ventre de Marie.

 

Heureusement, si je puis dire, chaque village avait sa sorcière faiseuse d'anges qui avait tout intérêt à faire preuve de discrétion si elle ne voulait pas avoir d'ennuis avec la justice et poursuivre sa juteuse activité. On pouvait donc compter sur son silence. Et chez elle que l'on a trainé Marie pour la faire avorter dans une arrière cuisine, dans les conditions sinon d’asepsie du moins de propreté que l'on peut imaginer, sous les sarcasmes de l'avorteuse, genre tu vas souffrir ma fille mais c'est le prix de ton péché. Marie ne voulait pas d'IVG, Marie voulait garder son bébé et se marier avec le père qui, à priori n'avait rien contre. On l'y a contrainte et forcée. La violence verbale et physique n'a pas dû être absente des arguments pour la « convaincre ». Marie a donc été avortée. De force. Contre son gré.

 

Marie est rentrée chez elle. Elle s'est enfermée dans sa chambre. Elle y passait ses journées à pleurer. Elle ne mangeait plus, se décharnait à vue d'oeil, poussait des cris la nuit en sanglotant. Les parents ont fait venir le médecin qui faisait comme s'il ne savait rien. Il a avoué son impuissance aux parents après une bonne leçon bien culpabilisante à Marie. Marie allait de plus en plus mal. Elle semblait perdre la raison. Elle perdait la raison. Donc, pour cette famille honnête et vertueuse, elle était folle. Si elle était folle, il fallait l'enfermer chez les fous.

 

Comment le médecin, qui savait parfaitement ce qui se passait, a-t-il pu signer le certificat d'internement ? Pourquoi n'a-t-il pas renvoyé les parents à leur responsabilité ? En ce qui me concerne, il est aussi coupable que cette famille maudite.

 

Résultat, Marie s'est donc retrouvée internée. Elle refusait obstinément de se lever, de se laver, de manger, passait par des crises d'angoisse si insupportable qu'elle s'agitait dangereusement et qu'il fallait prendre des mesures de contention. Elle souffrait de tous les feux de cet enfer que sa famille lui avait préparés.

 

Peu à peu, quand même, elle semblait se calmer. Au point que le patron a accordé aux parents le droit de la sortir un peu dans le parc. Pour une fois qu'ils venaient la voir ! Marie a échappé à leur surveillance. Elle avait répété cent fois qu'elle voulait aller retrouver son bébé. Marie est allée rejoindre son enfant. Sous le train qui passait près de là.

 

Quand ils sont venus nous le dire, je ne suis pas certain que le chagrin les étouffait. Ce devait être plutôt du soulagement. Genre enfin débarrassés. Ils lui ont sûrement fait un bel enterrement, avec larmes de crocodile, fleurs en plastique, curé, prières et eau bénite.

 

Une vie gâchée, une vie perdue, pour une histoire d'amour qui ne se faisait pas dans ce monde là à cette époque là.

 

Il n'y a pas que la folie dans les hôpitaux psychiatriques.

 

Il y a aussi des histoires comme ça.

 

Des histoires de vie.

 

Qui sont de véritables histoires de fou.