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J'étais élève infirmier deuxième année dans le service de ma surveillante de sœur avec mon comparse Jean François. Avec Sylvie, notre première véritable prise en charge. Nous avons dû nous débrouiller tout seuls. Sous l'oeil discret mais attentif de l'équipe.

 

On nous a annoncé l'arrivée Sylvie, autiste  profonde.», seize ans. Le patron et la surveillante, à la relève, nous ont expliqué la situation. Sylvie refusait de sortir de sa chambre, de dormir dans un lit, mangeait avec ses doigts, ne supportait pas ne fût-ce qu'un sous vêtement. Elle n'était pas propre. Elle ne parlait pas. Aucun contact. Enfermée, murée. Mais aucune agressivité, peu de crises d'agitation. Tel était le tableau clinique. Un centre pour autiste venait d’ouvrir dans la région d'Angers et le patron lui avait retenu une place. Mais pour cela il fallait qu'elle soit socialisée dans l'unité. Ce n'était pas gagné d'avance.

 

Je revois encore ma surveillante de sœur et son air très... aimable :

 

«Les garçons , Jean François et moi, vous avez trois semaines pour la socialiser. Je veux que dans trois semaines elle soit propre, habillée, socialisée. Ce sera votre boulot à plein temps. Je vous libère de toutes vos autres tâches. Vous ne vous occuperez que d'elle. J'ai appelé le chef des travaux pour qu'il lui fasse une chambre. A vous de jouer les garçons. Vous avez carte blanche.»

 

Garde à vous. On ne discutait pas les ordres du chef.

 

Le surlendemain, six heures trente, j'entrais dans sa chambre. Elle était enroulée sur elle-même, à même le carrelage. J'ai observée un bon moment « ce petit animal étrange» en me demandant ce que j'allais bien pouvoir faire. La surveillante était folle de nous avoir confié cette mission impossible. Qu'il fallait absolument réussir. Pour Sylvie, pour nous.

 

Elle aurait pu être belle. Elle avait le beau corps. Mais la figure déformée par l'angoisse venue des profondeurs de ce monde intérieur, obscur et terrifiant qu'elle refusait obstinément de quitter. La réalité devait lui être encore plus effrayante.

 

Qu'allais-je donc faire avec elle ? Sa toilette ? Hors de question ! Il aurait fallu que je puisse l'approcher, la toucher. Impossible. Elle me regardait. J'avais l'impression d'être un terrifiant martien sous son regard. Oui, elle avait peur. Donc la plus grande prudence était de mise.

 

Il fallait pourtant que l'on se connaisse, que l'on s'apprivoise. Je dis bien s'apprivoiser.

 

Je ne sais toujours pas pourquoi, mais je me suis assis par terre, en chantonnant, en me balançant de gauche à droite et d'avant en arrière. Sans le savoir, j'avais pris un comportement d'autiste. Je n'ai pas bougé jusqu'à treize heures trente. Une collègue m'a apporté mon repas avec celui de Sylvie. J'ai expliqué à Jean François ce que j'avais fait toute la, longue, matinée. A lui de prendre le relais au cours de la, longue, après midi. Ça a duré trois jours. Il ne se passait rien. Le quatrième matin, elle s'est progressivement rapprochée. Jusqu'à nous toucher. Premier contact enfin !Le sixième matin, elle venait s'assoir sur moi. Je la berçais dans mes bras comme un bébé, en chantant. Jean François reprenait le fil. Au cours du temps, l'enfant sauvage s'apprivoisait.

 

Enfin, Sylvie a accepté progressivement de se vêtir, de prendre une douche, de se laisser coiffer, de manger dans une assiette avec des couverts en buvant dans un verre et au milieu des autres, Jusqu'à nous toucher. à aller aux toilettes, je l'avais amenée à la salle à manger en lui tenant la main,.Elle a bien voulu participer à quelques activités. Elle restait encore farouche, mais elle se socialisait. A notre grande surprise, ses progrès étaient fulgurants. La forteresse vide, pour reprendre le mot de Bettelheim, se délitait. Elle venait, vers nous, vers l'autre. Vers le monde. Vers notre réalité à nous qui l'agressait de moins en moins. Seule condition, la laisser se réfugier dans sa chambre quand le besoin l'en prenait.

 

Petit à petit nous passions le bâton aux collègues qui calquaient leur attitude sur la nôtre. Et les progrès continuaient. Et puis, un jour, la surveillante nous a annoncé qu'une ambulance avec une infirmière du centre d'Angers allait venir chercher Sylvie. Elle est partie deux jours après, juste après le repas de midi. Je peux vous dire qu'il y avait deux élèves infirmiers de secteur psychiatrique dont les yeux brillaient un peu. On l'aurait bien gardée encore un peu, nous, Sylvie... Comme le sentiment que l'oiseau quittait le nid.

 

Que s'est-il passé ? Qu'avons-nous fait ? Pour en arriver là...

 

Nous avons fait ce que la pédo-psy n'avait pas fait. Sans trop le comprendre, en entrant dans son univers d'autiste et devenant « autistes » nous-mêmes, en copiant ses rituels. Ce qui à l'époque était impensable dans les service de pédo-psy. On n'y faisait que du «palliatif freudien». Nous avions trouvé la faille de la forteresse, faille qui ne demandait qu'à s'élargir pour laisser entrer la lumière. Pour l'amener sans violence, sans brusquerie vers notre monde à nous, j'allais écrire vers le monde de la vie. Nous y avons mis de la patience, de la douceur, de la chaleur et, j'ose le dire, de la tendresse. Il fallait aussi beaucoup materner. Pour apprivoiser «ce petit animal» qui ne connaissait que la peur et qui n'avait dû jusque là, ne rien connaître d'autre. Pour l'ouvrir sur l'humanité, sur notre humanité, sur son humanité. Comme nous l'a dit le patron qui, pourtant avare de compliments, félicitait deux jeunes élèves.

 

Mais Sylvie, elle aussi. Avec le recul, je crois bien qu'elle attendait qu'on lui prenne la main, symboliquement d'abord, puis réellement ensuite, pour sortir de sa prison et s'ouvrir à la vie, à sa vie. Donc à la vie des autres. Sans elle, rien n'eût été possible.

 

Cette aventure n'a été réalisable que sous trois conditions. L'harmonie parfaite entre Jean François et moi d'une part. D'autre part, le soutien sans faille de toute l'équipe et du médecin. Enfin, la confiance que nous a accordée la surveillante en nous lançant ce défi. Fallait oser quand même ! Gonflée le chef ! J'y ajouterai aussi quelque chose qu'on ne comprend jamais, quelque chose qui échappe à notre raison, que nous ne pouvons pas expliquer. Je ne sais pas comment ça s'appelle. Mais tous les infirmiers de secteur psychiatrique savent que ça existe.

 

Nous y avons gagné nos galons d'infirmiers. Il ne nous restait plus qu'à passer notre diplôme. Une formalité ! Un détail.