910a22802d9c3161dcbee7b8923b8555

 

 

Je n'étais pas psychiatre. Je n'étais qu'un infirmier de secteur psychiatrique.

 

De base. Sans fausse modestie. Je n'ai jamais voulu grimper dans la hiérarchie. Tout simplement.

 

Pendant ces quatre décennies qui viennent de s'achever et que j'ai vécues chaque jour dans le monde profond et parfois très sombre de la folie, je n'ai cherché à sauver personne, je n'ai voulu guérir personne. Je n'ai jamais désiré vaincre la folie. Personne ne peut la vaincre. Seuls les psychiatres, dans leur incommensurable prétention de médecins, y prétendaient. Moi, je ne me suis jamais pris pour le sauveur. Je ne souffrais pas du syndrome du Messie. La guérison m'était totalement indifférente. Ce n'était pas mon problème. C'était celui des médecins puisqu'ils s'en arrogeaient indûment le pouvoir. Qui plus est je ne crois que l'on puisse guérir de la folie. Mais il y a beaucoup mieux à faire.

 

Un ISP qui n'avait qu'une idée en tête, qu'une ambition : désaliéner le fou de sa folie. Non pas le libérer mais le désaliéner. Parce que le premier asile où le fou est enfermé, ce n'est pas ce que certains appellent encore l'asile, non, c'est sa folie. C'est la folie qui crée les barreaux, les portes fermées à clefs, les chambres d'isolement et de contention que les temps modernes bien pudiques qualifient d'espace d'apaisement ! C'est la folie qui aliène tant elle est douloureuse. Insupportablement douloureuse. A un point tel que c'est le fou qui réclame parfois son « aliénation » entre les murs de l'hôpital psychiatrique nommé toujours pudiquement établissement public de santé mentale (EPSM).

 

Désaliéner le fou, c'est à dire le désenchainer de sa folie. Cela peut paraître immodeste. Mais pourtant, quoique que l'on fasse, hé bien, on ne peut pas faire davantage. Cet objectif m'a toujours paru raisonnable. C'était simplement mon boulot. Ouvrir les portes, scier les barreaux de l'intérieur. Ceux que le fou a dans la tête. J'ai écrit non pas le libérer. Pourquoi ? Parce que le libérer de sa folie signifie faire disparaître sa folie, ce qui est du domaine de l'impossible. Pessimiste ? Oh que non ! Réaliste. Et pragmatique.

 

Pragmatique parce que les grandes théories, les idées pures du ciel psychiatrique je ne les ai jamais comprises, si tant est que j'ai un jour cherché à les comprendre. Ce qui n'est pas certain du tout. Je m'en foutais. S'ils aimaient la masturbation intellectuelle, grand bien leur fasse. Mais il ne fallait pas qu'ils comptent sur moi pour la branlette partie ! En fait, les discours savants, ésotériques, me fatiguaient. Je suis un homme concret qui aime le réel et j'étais un infirmier qui réfléchissant et travaillait dans le concret.

 

Désaliéner, c'est à dire désincarcérer, comme les pompiers pour extraire un blessé de son véhicule. Oui, je crois que c'est exactement cela. Et pour sauver un blessé, pas le temps d'élaborer de grandes et fumeuses théories. Il faut réfléchir vite et bien au meilleur moyen de procéder. Enfin, bien, oui, naturellement. Vite, la notion du temps en psychiatrie n'est pas celle du monde extérieur. Vite en prenant son temps pour résumer simplement la chose. La psychiatrie est aussi le monde des paradoxes !

 

Il fallait des outils. Nous avions les psychothérapies institutionnelles, c'est à dire les techniques de soins basées sur le relations dans un groupe donné soignés / soignés et soignés / soignants. Décriées voire franchement méprisées par toute une école de psys à la manque aujourd’hui, elles ont pourtant fait leurs preuves. Je ne vais pas ici entrer dans la théorie des psychothérapies institutionnelles. Ce serait compliqué et alourdirait inutilement mon propos.

 

Je dirai qu'il y fallait beaucoup d'attention, voire de vigilance, de patience, un certain art de la diplomatie, les conflits pouvant éclater à tout moment et sans trop prévenir, une bonne dose d'empathie, et ne pas avoir peur de, l'expression est de moi, de se mettre les doigts dans le cambouis de la nature humaine. Je n'ai jamais mis beaucoup d'affect dans mon métier. C'eût été du reste nuisible au malade et à sa prise en charge. Mais je ne fonctionnais pas non plus sous Window's ou Mac OS. Il ne fallait jamais oublié que nous nous n'avions pas à faire à des objets mais à des sujets et bien que souffrants étaient d'abord et avant tout, des sujets pensant, des sujets éprouvant. On ne pouvait donc pas fonctionner avec la froideur d'un ordinateur. Il fallait y mettre de la chaleur humaine, du sentiment, de l'émotion. Je me souviens d'une anecdote. Quand ma fille ainée est née, un jeune psychotique avait bricolé un jouet pour elle. Comment aurais-je pu ne pas lui montrer que j'étais affectivement touché ? Comment l'aurait-il compris, lui qui avait dû passer des heures pour fabriquer SON cadeau. Je mets des majuscules à dessein. Si j'étais un être humain, lui aussi était un être humain. Toutes nos relations étaient basées sur cet indiscutable fait. Par ce petit exemple, j'espère bien vous avoir fait comprendre la base des psychothérapies institutionnelles : une relation d'humain à humain. Il m'est arrivé de « câliner » certains patients déficitaires. Ce qui permettait ensuite de gérer plus facilement leurs éventuelles agitations.

 

Dans cette cette relation d'humain à humain, nous rendions son humanité à celui ou à celle qui en avaient été dépouillés par la folie. Se ré-humaniser, premier pas@ vers la désaliénation.

 

Ensuite, venait le travail au jour le jour. Guider le patient à se re-socialiser, c'est à dire à reprendre sa place dans un groupe, à y jouer son rôle, à reprendre confiance en ses capacités relationnelles, l'aider à se ré-investir par l'hygiène corporelle, alimentaire, etc..., l'aider à analyser ses besoins, ses désirs matériels mais aussi affectifs et sexuels et comment les satisfaire. Et la liste n'est pas close. Et pus il fallait l'accompagner à l'extérieur, pour qu'il s'y ré adapte. Certains étaient hospitalisés depuis des années à mon début de carrière. Le monde avait changé. Il fallait qu'ils l'apprennent. Ou le ré apprennent.

 

Jusqu'au jour où l'on pouvait, je veux dire le soigné et les soignants, envisager une sortie définitive. Mais ceci est une autre histoire.

 

Voilà, en conclusion ce que j'appelle quant à moi désaliéner le fou de sa folie : lui faire connaître, reconnaître sa folie, travailler à ce qu'il l'accepte et apprenne à vivre avec. Ce n'est pas plus compliqué. Enfin, sur le papier. Parce qu'en réalité...

 

Mais en tous les cas, on peut très bien vivre avec sa folie. J'ai des dizaines d'exemples. Rassurant non, hé ! Vous, je vous parle ! Rassurant pour vous qui ne le niez pas pas avez peur non pas de la folie mais de VOTRE folie.