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« Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe, »

Charles Baudelaire

 

 

Étrange créature, créature du bizarre.

 

J'en suis fasciné et troublé. Depuis sa découverte accidentelle, sur le papier glacé de ma pornographie adolescente. Elle illustrait mentalement, lors de mes séances onanistes, Les bijoux de Baudelaire, le plus grand des poèmes érotiques. Le plus violent aussi. Jeanne Duval était une transsexuelle. Sinon physiquement, du moins dans l’inconscient oh combien torturé de son amant. Et elle l'est restée. Je trouve dans ce poème comme une beauté trouble, ambiguë. Oxymorique. Un garçon féminin, une fille virile.

 

C'est une véritable poésie du bizarre, de l'étrange, un mystère esthétique dans cette féminité exacerbée par une virilité très adoucie. La beauté baudelairienne. Monstrueuse et angélique à la fois. De lumière soleil et de noir profond. D'enfer et de paradis. De nature contre nature.

 

Ce n'est pas seulement, dans la confusion, un changement de sexe comme on le croit trop souvent, l'expression du mal de vivre d'un être dont le corps ne correspond pas à la psyché. C'est aussi, et à mon sens avant tout, la métamorphose lucide, volontaire, de son sexe physique en son sexe psychique, c'est à dire transformation, parfois la sublimation, de soi et quelqu'en soit le prix qui souvent est élevé. Dans cette démarche, l'une des finalités est nécessairement d'atteindre le beau, le beau dans une sculpture de soi obstinée pour atteindre une vie transfigurée. Et luttant contre les outrages d'un temps et d'une nature qui ne pardonnent rien, il lui faut cette vitalité débordante qui forge les fortes individualités.

 

Comment pourrions-nous la comprendre ? Car, si sa finalité est le beau, le beau, comme nous dit Baudelaire, nous est toujours étranger. Il émerge d'un milieu qui nous est totalement inconnu. Et elle nous vient d'un univers dans lequel nous n'avons aucun des repères binaires qui nous sont familiers. Elle surgit d'où on ne sait où et enveloppe la grisaille de notre quotidien d'un voile de merveilleux. Elle abreuve de mystère notre intellect rationnel et simplificateur.

 

Ni mâle ni femelle, c'est voie du troisième sexe, du trans-humain avant d'être celle du trans-sexuel.

 

Qui réunit les attraits du masculin et du féminin dans un même corps. Deux seins, des hanches de fille, un sexe de garçon. Avec laquelle il est simultanément possible de faire l'amour avec une fille et avec un garçon.

 

Plaisir double, double plaisir.

 

Voilà pourquoi elle nous interpelle, nous questionne sur nous-mêmes, nous trouble, nous attire pendant que nous la repoussons parce que trop forte pour nous, parce que nous ignorons comment pratiquer le sexe avec elle, parce qu'elle relance des pulsions que nous avons soigneusement refoulées. Elle est un miroir qui nous met à nu et nous renvoie au fait que nous sommes, nous aussi, mâle et femelle à la fois. Elle est l'évidence indiscutable de notre nature profonde et en cela elle nous dérange et parce qu'elle est trop nous dans notre ambivalence, nous la repoussons.

 

Parce que, aussi, elle ressent à la fois, par son sexe double, la jouissance de l'homme et la jouissance de la femme. Être bi-orgasmique.

 

Ce dont nous sommes incapables, notre orgasme étant absolument déterminé et limité, que nous soyons un homme ou que nous soyons une femme par notre sexe unique.

 

Elle a ce pouvoir que nous ne possédons, par définition, pas. Elle peut pénétrer et être pénétrée. Fantasme universel commun à tous et à toutes.

 

Un garçon, une fille, entre les deux mon cœur balance. Et je n'ai pas, je n'ai plus à choisir. J'ai les deux en un, ou une. Jouir simultanément d'un garçon et d'une fille.

 

N'est-ce pas là le rêve aussi profond qu'inavoué de tout être humain, par nature bisexuel ?

 

Une créature donc, qui au delà des fantasmes et de la sexualité, nous / me lance des interrogations auxquelles je n'aurai / nous n'aurons probablement jamais de réponse.

 

Une créature trop systématiquement rejetée par le monde hors du monde parce que au delà des normes du monde. Je sais bien qu'un certain nombre finissent dans les caniveaux de la prostitution, de la pornographie, du vulgaire.

 

A qui la faute ?

 

Vous vous dites amis du genre humain et défendez les droit dits « de l'homme ».

 

Mais.

 

De vos semblables les plus lumineuses vous en faites des putains à pervers, des jouets sexuels pour nos masturbations glauques, des attraits pour tourisme sexuel, de pauvres créatures qui hantent le bois de Boulogne et vous vous moquez en allant les voir comme des bêtes de zoo.

 

Elles aussi, vous les avez brisées.

 

Vous leur avez imposé la misère et la souffrance.

 

La honte de soi.

 

Pour cause de manque à votre normalité.

 

Et excès d'artiste de soi.

 

« Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordure 
Au visage fardé de cette pauvre impure 
Que déesse Famine a par un soir d'hiver, 
Contrainte à relever ses jupons en plein air.. »
Charles Baudelaire