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Il n'est pas donné à tout le monde d'être hystérique.

 

C'est une question de talent.

 

Et le talent, on l'a ou on ne l'a pas. On n'apprend pas à être hystérique. On est hystérique. Les plus grands hystériques ont cultivé soigneusement ce talent, peut ou peut être pas naturel. Je dis les plus grands hystériques parce qu'en grammaire française, le masculin l'emporte encore sur le féminin et qu'il est grand temps de reconnaître et d'admettre que les femmes n'ont pas l'exclusivité de l'hystérie. Les hommes aussi. Parmi les hystériques célèbres des deux sexes, citons au hasard Bovary, Baudelaire, Montesquiou, Wilde, Proust Sabina Spielrein, Bowie, toutes ces jeunes femmes, Emmy, Katarina, Lucy, Elisabeth ou encore Dora qui ont en commun d’avoir été analysées par Freud, Marie Bonaparte, le Zarathoustra de Nietzsche... Et naturellement, bon nombre de gens du spectacle et du milieu artistique. Et tous les dandys de l'histoire, connus ou inconnus.

 

Je n'ai nullement l'intention de tracer ici le tableau clinique de l'hystérie. Pour ceux et celles que cela intéresse, il y en a de pleines pages sur internet et un nombre incalculable de livres. L'hystérie est considérée comme une névrose et étudiée la plupart du temps à travers le filtre déformant de la psychanalyse. Dans un cas comme dans l'autre, je crois que l'on se trompe. Je pense personnellement que l'hystérie n'est pas une névrose et que les explications de Freud, qui s'en fit une spécialité, n'expliquent, comme d'habitude, rien du tout. L'hystérie n'est pas une névrose mais une personnalité construite autour de quelques axes principaux qui sont le talent de l'hystérique. Quand on aura compris cela, on aura changé son point de vue sur l'hystérie, les hystériques cesseront d'être considérés comme des malades, ne subiront plus la dictature psychiatrique, pourront exprimer leur personnalité librement et souffriront infiniment moins.

 

La société et la médecine, avec la complicité de la religion, on a brûlé des hystériques comme sorcières, depuis Hippocrate jusqu'à Freud et des successeurs en passant par Charcot, ont décidé que l'hystérie était une pathologie et une pathologie féminine. Oui, ils en ont fait une pathologie. Comme le DSM actuellement fait de toute activité artistique une pathologie. Les temps ne changent décidément pas. Parce que l'hystérique dérange, bouscule la société. L'hystérique ne respecte pas les règle du jeu social. L'hystérique est libre ou du moins veut être libre et afficher sa liberté. Il faut briser ce désir de liberté, cette liberté qui fait tâche dans une bonne société. Notons que l'on a décidé que l'hystérie était féminine dans une société où la féminité était brisée, où les femmes ne devaient pas surtout pas s'exprimer, dans une société qui considérait que la femme n'avait pas de sexualité donc incapable d'orgasme, à qui toute expression artistique était interdite. Une société où la médecine, la religion, les arts, la politique,, entre autres, étaient exclusivement aux mains des hommes. Ces deux points me semblent à eux seuls largement suffisants pour qu'une femme, cataloguée hystérique, développe des névroses qu'elle n'aurait jamais développé si elle avait pu simplement non pas vivre mais SE vivre.

 

Ce qui rend insupportable aussi l'hystérie à la société, c'est sa révolte. L'hystérie est une révolte contre l'ordre établi, collectiviste et normalisateur. Une révolte individuelle du beau contre la médiocrité bourgeoise. C'est une rébellion, une insoumission dans une esthétique de la singularité, une opposition systématique à l'effacement de soi, un refus permanent de l’ordinaire des conventions, résistance obstinée au conformisme. En cela, l'hystérie est anarchie, anarchie de luxe.

 

J'ai intitulé mon propos « L'hystérie / question de talent ». Pourquoi ? Je le répète, l'hystérique est un ou une artiste. Et comme n'importe quel artiste il lui faut du talent. Et il y a de grands artistes, quelques génies aussi, et de tous petits talents. Et des gens sans talent qui se veulent hystériques comme d'autres se veulent peintres, musiciens, poètes etc... Mais n'est pas hystérique qui veut. Au cours de ma longue carrière où je m'étais fait, si je puis dire, une spécialité de l'hystérie, j'ai rencontré tous les cas de figure. Et je peux vous assurer que j'ai rencontré des hystériques de génie !

 

Parmi les hystériques, c'est comme parmi tous les artistes, il y a des gens de talent et des gens sans talent. Je dis bien artiste. Oui, l'hystérique est un ou une artiste, créateur et metteur en scène de lui-même. Tout artiste ne peut rien créer s'il ne se crée pas d'abord lui-même. Or, le principe même de l'hystérique est d'abord de se crée lui même. Ce qui, à mon sens, devrait être autorisé à n'importe quel individu hominidé du genre Sapiens. Mais les sociétés sont par définition normalisatrices et l'hystérique sort de la norme. C'est du reste pourquoi l'hystérie, comme l'homosexualité, n'a longtemps été admise que dans certains cercles sociaux. Chez les bons bourgeois et les couches populaires, elles sont l'une et l'autre condamnées sous un masque de fausse tolérance.

 

Alors, hystérique artiste, pourquoi ? Parce que les artistes sont créateurs et que l'hystérique est un créateur. Et d'abord et avant tout, créateur d'elle ou de lui-même. Il est SA création, dans un acte créateur perpétuel, à chaque instant du jour et, presque, de la nuit dans son culte du moi, matrice de son individualisme exacerbé, de son narcissisme exigeant. Se créant lui-même, il se considère comme créateur à l'égal d'un dieu pour lui mort depuis longtemps. Et par conséquent vivant au dessus de la foule dont il déteste la vulgarité, à laquelle il ne se mêle jamais.

 

La mise en scène. Le maître mot de l'hystérique. On parlera à son sujet de théâtralisme, d'histrionisme. A noter que théâtralisme, histrionisme sont toujours maîtrisés, calculés. Il ne faut pas sombrer dans le ridicule. Se mettre en scène, non pas pour se faire remarquer, mais pour se faire distinguer comme un être unique, différent de tous les autres. Être unique et ne ressembler à personne. Voilà la première et la plus importante de toutes les préoccupations hystériques. La recherche de l'originalité dans l'excentricité, tel est le chemin de ce souple et insaisissable esprit de contradiction, capable de tous les paradoxes qu'il assume et qu'il revendique. Il ou elle est en représentation constante. Il joue un rôle, son rôle, le rôle qu'il s'est attribué dans un casting où il est en tête d'affiche et dans lequel il ne fréquente que les plus grands. Ce qui va déterminer non seulement ses relations sociales, quand ils en a et qui souvent sont éphémères parce que décevantes, mais aussi ses goûts artistiques, littéraires, vestimentaires, sexuels...

 

La mise en scène. Pour se distinguer, pour briller, être le centre des hommes comme le soleil est le centre d'un système d'étoiles et de planètes. En un mot comme en cent et pour éclairer mon propos. Il ne sait pas, ne peut pas, ne veut pas faire l'amour dans un cadre banalement conjugal (ce qui explique son célibat et les échecs à répétition dans sa vie amoureuse). Il lui faut là aussi, là encore, une originalité qui en fera un amant ou une maîtresse inégalable dans ses différences. Qui fera oublier tous ceux et celles qui l'ont précédé et qui fera trouver décevants tous ceux et celles qui le suivront. Il doit être et rester l'unique. Il est prêt à multiplier toutes les expériences, que l'on pourrait parfois qualifiées de perverses, pourvu qu'il y ait un scénario et des décors dignes de sa personne. Et si le partenaire n'est pas à la hauteur de ses ambitions, il le jette. Est-ce un être capable, hormis son amour démesuré de soi, capable de sentiments ? On a souvent parlé de 'la belle indifférence de l'hystérique". Indifférence, oui et non. Il est plus intéressé par la conquête. Entamée par enthousiasme et dans une exacerbation des sentiments, elle lui devient très vite décevante. Et pour lui, le salut est alors dans la fuite. Fuite qui prend la forme d'une douloureuse indifférence.

 

Et il ira jouer un autre rôle, dans une autre pièce avec un seul but : séduire, plaire. Mais n'est-ce pas là le lot de tout artiste ? N'est-ce pas là l'attitude de tout créateur ? Rebondir après un échec.

 

Pathologique l'hystérie ? Non, mille fois non. Une personnalité souvent très riche, du moins, et je crois que le peux, en juger. Une attitude de vie aristocratique. Une mise en lumière de sa personnalité, de ses désirs, de sa liberté. Un besoin d'originalité, un souci de l’élégance, du beau, une volonté de séduction, une souffrance de cette différence pourtant ardemment désirée, un sentiment douloureux d'incompréhension. Je ne vois toujours pas en quoi cela pourrait être pathologique et nécessiterait une prise en charge psychiatrique. Je n'ai quant à moi jamais considéré comme malade un ou une hystérique. Seulement comme un être qu'il faut aider à assumer ce qu'il est dans un monde qui ne l'accepte pas.

 

Hystérique

 

mon frère

 

ma sœur.

 

Mon semblable.

 

 

Image du film A dangerous method.