A mort la famille et bienheureux les orphelins !

 

La famille ?

 

Un lieu clos et obscur, un long très long, trop long tunnel pour y voir la moindre trace de lumière. Je vis dans la nuit, sans une promesse d'aube. J'ignore que le jour existe, que le soleil brille et chauffe. J'ai froid. J'ai peur. Je ne peux pas respirer. Mes cris meurent d'étouffement avant que je puisse les pousser. L'obscurité me semble immense, infinie. Et pourtant, chaque fois que je remue, je me cogne à des choses que je ne vois pas. Alors je cesse de bouger. C'est ainsi. Je suis condamné au silence, à l'immobilité, au noir absolu. Je vais mourir. Et je ne meurs jamais. Et pourtant je ne vis pas. Je ne suis pas seul. Il y a des créatures qui se meuvent, agissent. Je ne comprends rien à ce qu'en voit, à ce que j'en entends. Tout cela n'a aucun sens. Je fais quoi, là? Pourquoi suis-je là ? Ces gens me parlent. Me sourient. Me touchent, m'embrassent, me caressent. Ils m'appellent mon fils, mon frère. Mais je ne les connais pas, je ne les reconnais pas. Ce ne sont pas des étrangers mais des êtres étranges qui me disent qu'ils m'aiment et que je dois les aimer. Je ne les comprends pas. Je n'y comprends rien. Drôles de rituels, drôles de ballets. Je suis incapable d'entrer dans cette danse.

 

On m'y élève, comme un poulet de batterie.

 

Comme dans une ménagerie où l'on dresse le petit singe.

 

Je continue malgré tout à grandir, au milieu des champs de bataille d'une guerre fratricide qui me semble n'avoir jamais eu de commencement et qui n'aura jamais de fin. Je suis au milieu des combats, essayant d'éviter les balles perdues. Je vis toujours dans la peur, dans l'angoisse. Le soir quand je me couche, je panique. La chambre est peuplée de créatures monstrueuses auxquelles je peux donner un visage, un nom. Ce sont leurs noms, leurs visages.

 

Je continue à ne rien comprendre. Je suis un étranger dans cette famille. Commence à poindre ce sentiment d'exil qui ne me quittera plus jamais, où et avec qui je sois. Je ne veux pas leur ressembler. Je ne suis pas des leurs. Quoiqu'ils en disent. Je refuse de me laisser phagocyter. Je résiste à toute tentative de standardisation. Au début ils s'en amusent. Ce n'est qu'un numéro du petit singe savant. Mais je sais bien, moi, que je ne suis pas de cette famille. Et j'entre en résistance.

 

Je résiste.

 

Je résiste à leur tentative de conditionnement, à leur volonté de détruire tout mon devenir, mes potentialités, toute tentative d'originalité, toutes mes particularités qui me distinguent de tous les autres, tout ce qui fait de moi un être unique. Ils ne feront pas de moi de moi un individu normalisé, semblable à tous les autres, bon citoyen, toujours obéissant, respectueux de la loi et de l'ordre, travailleur c'est à dire qui produit pour la richesse d'autrui. Et bon reproducteur. Capable de générer d'autres petits humains à son image, c'est à dire à l'image de la famille, de la société. Comme moi, à peine nés, ils seront pris en charge par toute la sainte famille, encadrés par les services médicaux, socio-éducatifs, formatés par les règles morales, les normes sociales. Comme moi, leur destin sera tracé d'avance. Devenir des hommes normaux, dans une famille normale, dans une société normale.

 

Je refuse, je résiste.

 

Je sors de l'enfance et j'entre dans l'adolescence avec tout ce que cela comporte.

 

Mais la grande inquisition familiale ne désarme pas. Ils s'y mettent tous pour faire rentrer le dissident dans le rang et le faire marcher au même pas cadencé. Comme toute organisation totalitaire, la famille décide de tout pour moi. Elle surveille, épie, espionne mes émotions, mes sentiments, mes plaisirs, mes douleurs, mes joies et mes chagrins. A l'adolescence, mon courrier, mes masturbations, mes amours, mes amitiés. Ils vont tellement surveiller, avec un tel sens du détail qu'ils ne verront presque rien. Finalement il n'est pas très difficile de tromper les tyrans. Mais je vis à l'étroit. Le territoire de liberté qu'ils m'accordent est particulièrement étriqué. Alors pour m'évader, j'ai les livres et les rêves. Curieusement, ils ne contrôlent pas mes lectures. Quant à me rêves, il est évident qu'ils leur échappent totalement.

 

Comme tous les systèmes totalitaires, ils utilisent tous les moyens pour me faire plier. On ne chouchoute, on me gâte, on me flatte mais à la moindre tentative de rébellion, c'est le régime de terreur. C'est à dire au pire la punition, autrement dit le goulag familial, le camp de redressement. Au moins pire, la moquerie méchante, celle qui fait mal, qui me fait perdre pied. Et pour moi, les nuits sans sommeil, les échecs scolaires, les mensonges salvateurs mais dans lesquels je me perds souvent. Car tout ou presque, je le fais en cachette. Je dissimule tout. Avec en prime la peur d'être découvert en flagrant délit.

 

Comme tous les totalitarismes, ils veulent faire moi un homme nouveau, c'est à dire métamorphoser ce que je suis en ce qu'ils veulent de moi, c'est à dire un être à leur image.

 

Je refuse.

 

Je résiste.

 

La famille n'aime pas les artistes. Je veux être poète. J'écris des poèmes. En cachette. Je suis découvert. Scandale. Pas de ça dans la famille ! Dans la famille il n'y a que des gens normaux ! Hors de question de te distinguer du reste de l'humanité. Les poètes, les pédés, les juifs et les nègres, chez les autres, pas chez nous. Rentre dans le rang et passe ton bac. Là, le complot familial va atteindre des sommets. Je ne pouvais pas faire pire ! Quand je publie, à compte d'auteur, mon premier recueil, on me prédit les pires choses. Je ne me rends pas compte de ce que je fais. Je les entends murmurer, mais à cet âge là, j'ai l'oreille fine. Ne serait-il pas en train de devenir schizophrène ? Ne serait-il pas pédé ? Ne se droguerait-il pas ? Tu le savais ? On n'a rien vu venir ! Mais qu'est-ce qu'on a fait au bon dieu ? Poète ! Je te demande ! C'est pas avec tes poèmes que tu vas gagner ta vie ! Tu te prends pour Victor Hugo peut être ? Que vont dire les gens ? Fais ton service militaire et tu seras un homme ! Ce sera plus intelligent (sic).

 

Mais le poulet de batterie est devenu un jeune coq dressé sur ses ergots. Il a découvert les filles, il a découvert le sexe, il a découvert le plaisir et ses hormones sont au top.

 

Je résiste, je refuse. J'entre en rébellion et pour toujours.

 

Ils ne me feront pas céder, ils ne me récupéreront pas, ils ne m'assassineront pas.

 

Je vis, envers et contre tout, envers et contre eux.

 

Je ne suis pas certain d'être totalement vainqueur mais ils n'ont pas gagné.

 

Mais la bataille a été rude, j'y ai frôlé de près la psychose.

 

J'en reste névrosé.

 

C'aurait pu être pire.