Bonjour maman chérie,

 

alors, chère vieille vipère coupée de crevure de scorpion, ça y est ? Tu es morte et bien morte ? Oui, c'est bien toi dans un cercueil ouvert, encore, qui est allongée,là. Cette fois, tu n'ouvriras plus les yeux ? Fermés pour cause de décès définitif ? Le rideau est à jamais baissé sur cette tragi-comédie ? Tu ne reviendras pas ?

 

Ça y est, tu l'as enfin rejoint ton foutu bon dieu ? Depuis le temps que tu attendais cet événement ! Quelle tête il a ton barbu éternel ? Pas trop déçue ? Ah ! Ce que tu as pu nous le mettre à toutes les sauces celui là ! On peut dire qu'il t'a rendu service, qu'il t'a permis de tout justifier. Même le pire. Si ton dieu existe, il aurait dû te pulvériser il y a bien longtemps. Non, si tu as pu vivre aussi vieille et aussi méchamment, c'est que, décidément, il n'y a pas de bon dieu. Parce que s'il y a un bon dieu, il est franchement dégueulasse de t'avoir laissé vivre. De t'avoir permis de faire des enfants, d'avoir autorisé ma conception.

 

Même retournée au néant, tu n'as pas changé. Le même visage, le même sourire avec lequel tu as trompé tout ton monde. Un sourire qui respirait la bonté qu'ils disaient tous. Ton bon sourire. Ton sourire de bigote, de grenouille de bénitier malfaisante, ton sourire de fiel oui ! Moi, il me faisait frissonner de peur ton sourire tant il dissimulait de cruauté, de froideur et d'obstination dans la destruction. Car tu fus une destructrice de talent, je dois le reconnaître. Je n'oublierai jamais cette obscurité de la mort qui coulait de ton regard quand tu me prenais dans tes bras.

 

Non, tu n'as pas changé. On te dirait encore prête à bondir et à mordre pour inoculer ton poison. Ton poison inodore, incolore et sans saveur particulière. Ton poison indolore. Ton poison si lent à tout étouffer sous un éternel et invincible hiver.

 

Tu es morte, reste le. Pas envie que tu reviennes pour me refaire l'enfer sur terre. Parce que même morte tu restes aussi dangereuse qu'un serpent hautement venimeux. Qu'ils te touchent, te caressent, t'embrassent tous. Moi, je ne m'approcherai pas de ton cadavre qui me dégoûte. Je redoute trop certains réflexes post mortem. Même morte la vipère peut encore mordre. Tu restes et à jamais toxique, mortellement toxique. Je suis certain qu'il me suffirait de t'effleurer pour en tomber inanimé, peut être mort moi aussi. Non, je ne m'approcherai pas de ce qui reste de toi.

 

Tu es morte la vieille et je n'ai pas de chagrin. Je ne parviens pas à ressentir autre chose que de l'ennui. Que tout cela se termine vite et que je reprenne le train pour rentrer chez moi. Depuis combien de temps ne nous étions pas vus ? Dix ans ? Plus ? Je ne sais plus. Pourquoi ces gens ont l'air si triste ? Je ne comprends pas. Pourtant nous sommes tous les quatre sortis de ton utérus. Mais tu sais ce que l'on dit. Loin des yeux loin du cœur. Tu es morte et je m'en fous complètement. Ennui et indifférence. Et impatience aussi. Une femme m'attend, bien vivante et baisante. Une femme au corps chaud et doux. Une femme qui m'aime et qui me désire. Une femme qui me veut vivant et bandant.

 

Mais bon dieu pour me concevoir, comme tu n'es pas la vierge Marie, il a bien fallu que tu fasses l'amour ! Il me surprendrait fort que je sois le fruit d'un viol même conjugal. Ce n'était pas le genre de mon père. Et un soir parmi tant d'autres, peut être t'étais-tu trompée dans tes calculs Ogino, je fus conçu. Et ce fut ton grand malheur. Je fus ton plus grand malheur. Tu m'en as fait payer le prix fort.

Ma faute impardonnable, c'était ma conception. Et cette volonté de vivre malgré toi qu'avait ce petit amas de cellules en devenir, cet embryon, ce fœtus, ce nouveau né, cet enfant, cet adolescent, et cet adulte que je suis devenu. Sous un masque de mère dévouée jusqu'à la perfection, tu as été une mère monstrueuse qui n'avait qu'un souci, me détruire. Me détruire parce que j'étais un enfant, parce que j'étais ton enfant et pire que tout, un mâle. Donc l'ennemi absolu porteur de pénis et capable d’ensemencer un utérus. Impardonnable. Tu as mis tout en œuvre pour me démolir. Tu n'as reculé devant rien de ce qui était possible. Jusqu'au bout, jusqu'à ce que je te fuis le plus loin possible. Et encore, même à distance dans l'espace et dans le temps tu est demeurée nocive. Parce que tu as su, ce fut ton génie, t'installer durablement dans ma psyché. Perturber mes circuits pour toute mon existence. Tu ne me lâcheras jamais et toujours je devrai me défendre contre toi, me protéger de toi.

 

Si je décrypte bien ton discours, toute ta grossesse tu as rêvé de fausse couche. Oui, tu me l'as dit. Ne nie pas avec ta mauvaise foi habituelle, ton talent pour le mensonge. Et tu le répétais devant moi à tes amies qui prenaient, oh les faux culs, un air de commisération en te regardant tout en me glissant des yeux plein de reproches. Oui, une fausse couche eût été bienvenue. Mais dommage pour toi, je me suis accroché, inconscient que j'étais !

 

Tu me voulais mort, mort vivant. Zombi. La mort, la mort, la mort. La mort ton obsession. La mort, ton délice de perverse. La mort comme menace de punition suprême, comme preuve ultime d'amour. Punition du petit Jésus si je te désobéissais, preuve de mon amour pour toi que de mourir avec toi si un jour, comme tu disais tu partais volontairement rejoindre ton putain de bon dieu. Tu ne risquais d'ailleurs pas te suicider. Mais tu pouvais tout à fait me faire crever. Et tu l'as entrepris. Méthodiquement. Et lentement, à petits feux. Ma mort rapide aurait gâché ton plaisir. Non, tu m’étouffais par les couilles. Tu me les tenais bien serrées au creux de ta main. Il ne fallait pas qu'elles grossissent, qu'elles se remplissent de foutre et que j'en bande. Tu m'appelais ta fille, ce que je n'étais pas. Faute de grive on mange un merle. Tu te serais contenté d'un eunuque. Tu as failli réussir, il s'en est fallu de peu. Ne pouvant pas me tuer, tu me voulais impuissant, sexuellement, psychiquement impuissant. A défaut d'être infanticide, tu fus castratrice. Tu as tout fait pour ça mais tu as échoué. Échec total. Contre toi, j'aime les femmes, j'aime le sexe. Contre toi je vis parce que je ne veux pas crever.

 

Je t'ai haïe ma mère. Même si le petit enfant que je fus t'aimait, tout en tremblant de peur, j'ai fini par te haïr. Te haïr, parce que t'aimer était une obligation vitale. Tu m'aimes ou tu meurs et si tu m'aimes tu risques en mourir si je te demande cette preuve d'amour. Confortable situation ! Je n'avais pas d'autre choix que la haine pour m'échapper de tes griffes empoisonnées de sorcière.

 

Je t'ai toujours trouvée vieille et laide. Tu étais vieille et laide. J'ai beau regarder des photos anciennes, tu es vieille et laide. Tu es née vieille et laide. Et tu es morte vieille et laide. Toute ta vie fut une vie vieille et laide. A ton image. On a la vie que l'on est.

 

Devant ta viande froide, je n'ai plus qu'indifférence. Je ne pisserai pas sur ton cercueil ou, à l'instar de Roland Barthes je ne me branlerai pas sur ton cadavre. Je n'irai pas cracher sur ta tombe. Ils te déposeront dans le trou, ils le refermeront et moi, je partirai sans me retourner dans ce jour de mars gris et humide. Je ne reviendrai jamais. J'oublierai très vite où se trouve ta tombe. Le plus vite possible. Je partirai pour rejoindre cette femme que tu aurais probablement détestée si tu l'avais connue. Je partirai comme on se sauve, très vite, parce que la vie m’appelle. Contre toi. Ce sera toujours contre toi. Quoique je fasse. Contre toi.

 

Ma mère.