JE N'AIME PAS L'AUTOMNE

 

 

Je n'aime pas l'automne.


En Chine, c'est en automne exclusivement que l'on exécutait les condamnés à mort. La médecine chinoise traditionnelle lui attribue l'émotion tristesse, les pleurs. Tout est dit.

 

Je ne comprends pas tous ces gens qui s'extasient sur la flamboyance de la nature, qui en font la reine des saisons, qui en chantent les couleurs somptueuses qui ne sont que l'habit de gala que la nature avait mis de côté dès le dernier printemps pour être enterrée dans un habit de gala. Sans nous prévenir, nous qui oublions d'année en année que le printemps et l'été ne durent pas et qu'après c'est le naufrage.

 

L'automne, ses pluies et ses brouillards poisseux qui vous collent à la peau, vous pénètrent jusqu'aux os, un crachat géant qui recouvre tout et nous cache le peu de soleil qui nous reste. S'il apparaît un tant soit peu, c'est un chancre livide qui ne réchauffe plus rien.

 

C'est en automne que je vois cette « bonne mère nature », subitement malpropre et malsaine, détruire frénétiquement tout ce qu'elle a créé quelques semaines auparavant. Absurde.

 

L'automne, saison de l'agonie. En quelques jours, la grande faucheuse aura fait son œuvre. Il ne restera plus que des cadavres. Toute chair aura disparu et ce sera le cœur en deuil et le sexe en berne. Tout désir est éteint et quand tout désir est éteint, aujourd'hui vomit par avance demain. Il n'y a plus qu'à observer la mise en route de la décrépitude généralisée. C'est le début de la vieillesse, ce moment où l'on est encore dans le déni, où on ne veut pas voir ses forces physiques et psychiques décliner. On se croit encore jeune, on oublie le temps qui a passé. Mais il se rappelle vite à notre meilleur souvenir. Et on ressent les premiers signes de notre déchéance. A la fin de la saison on ne pourra plus s’illusionner.

 

Ce qui est désespérant au fond, c'est que rien ne disparaît complètement. Il reste toujours un petit quelque chose, très peu de chose. Mais cela suffira pour faire redémarrer le processus. Et ainsi jusqu'à la fin des temps. Je rêve d'un éternel printemps, d'une jeunesse infinie et d'une mort brutale.

 

Je n'aime pas l'automne, saison d'agonie qui annonce le grand cadavre hivernal.

 

Au moins l'hiver lui ne pue pas. Tout ce qui reste de charnel, donc de putrescible est congelé. Donc il n'y a pas d'odeur. Au printemps suivant seules les parties saines qui auront résisté à la gangrène se réveilleront. Dans une odeur de vie. Oui, je pourrais accepter l'hiver en ville. Si du moins, ils ne défiguraient pas la ville avec leur guirlandes ridicules pour « les fêtes ». Si les rues ne vomissaient pas une musique nauséabonde.

 

Dommage.

 

Je me sens seul dans ma haine du monde.

 

Dans la haine de moi.

 

Je ressens trop fort les rhumatismes du temps qui coule, ses délires séniles, le ressassement radoteur de tous ses instants. A l'automne, je me sens décrépi, accablé de mes anciens rêves, à jamais inapte à l'utopie dans une nostalgie de la fin du monde. Incapable de me débarrasser de moi.