POURQUOI J'AI ABANDONNÉ LA POÉSIE

 

 

Poète j'étais.

 

Du moins le croyais-je.

 

Je poétisais déjà enfant. Une expérience à vingt ans de publication à compte d'auteur. Ruineuse donc jamais renouvelée. Et puis internet, les groupes de poésie d'abord, les réseaux sociaux ensuite et l'édition en ligne qui ne coûte que le prix de fabrication. Recueils jamais vraiment vendus. Distribués à la famille, aux amis. On me prêtait un certain talent. J'y ai cru. J'ai fini par me définir comme poète. Avec tout ce que cela comporte.

 

Avec tout cela comporte l'absence de joie qui comme toute forme d'espérance est définitivement incompatible avec la création poétique. Mais la délectation morose du dandy provocateur, le sens du vulgaire calculé, de l'absurde.

 

J'écrivais parce que tout m'était possible, sauf ma vie. Donc j'écrivais ma vie. J'écrivais l'amour, le sexe, l'orgasme. Comme tous les poètes, qui partagent ça avec la plupart des philosophes, j'écrivais ce que je ne sais pas vivre. Et parce qu'il me fallait atteindre cette mystérieuse inaccessible étoile. Moi ? Sans doute. Même si je n'y comprenais rien. Que saisir comprendre de ces étranges pulsions, de ces instincts qui vous grenouillent dans les testicules et qui vous soulèvent comme une plume, mais rarement vers le paradis ? C'est plutôt la plongée vers l'enfer intérieur. Ce qui du reste n'a rien à voir avec le mythe romantique du poète maudit et surtout sans talent et tuberculeux. Cet enfer intérieur c'est celui de tout un chacun. L'artiste en est sans doute plus conscient que le vulgus pecum. Plus attiré aussi par ses démons que le pékin moyen. Pardieu ! C'est aussi son fond de commerce ses névroses, psychoses et autres états limites.!

 

Il m'est arrivé de décrire des expériences et de les vivre ensuite pour justifier l'écriture. A contrario, il m'est arrivé aussi de vivre des expériences et d'écrire ensuite pour les justifier.

 

Avec l'aide parfois de quelque substance psychotrope mais toujours de musique, il me fallait aller plus loin, plus profond dans cet accouplement proprement diabolique entre Éros et Thanatos. L'inspiration me venait du sexe. Du sexe des femmes, du sexe des hommes. Je léchais le con de Vénus et suçais la bite de Dionysos. Parce que je n'aurai écrit ni avec ma tête ni avec mon cœur mais avec mes couilles toujours pleines à craquer du foutre poétique.

 

Rude tâche que celle du poète. Qui me dira le contraire en se prétendant poète est un jean foutre. La poésie, ça fait mal, c'est douloureux, mais ça vous donne aussi et paradoxalement la certitude de la toute puissance. La mienne semblait ne pas avoir de fin. Et puis il faut être doué, c'est à dire sans pudeur, pour l'effeuillage qui dissimule bien plus qu'il ne dévoile. Je ne me suis mis à poil Je ne me mettais à poil que pour mieux me dissimuler. Mon lecteur/spectateur était obnubilé par ma queue à tous les vents et ne voyait rien d'autre. Ma bite, c'était mon masque, mon loup. Je la trempais dans toutes les encres ce qui faisait qu'elle n'avait pas vraiment de couleur bien définie.

 

Suis-je parvenu à me faire comprendre ? J'en doute. Les gens ne croient jamais ce que disent les poètes. Ils ne croient jamais ce qui est vrai dans ce qu'ils disent alors qu'ils gobent n'importe quel mensonge. Dès lors que ce mensonge est poétique. J'avoue, j'avoue que j'avais parfois du mal moi-même à démêler le vrai du faux. Moi-même je me sentais mystérieux, inaccessible. Je ne me comprenais pas, je ne pouvais pas atteindre ce que je ressentais, mon être profond.

 

Jusqu'au dernier poème, j'ai écrit dans la fièvre du toxicomane, de l'accro au vers, libre bien sûr. Je n'ai jamais voulu de rime et c'est moi qui donnais son rythme au poème. Quitte à jouer de la dysharmonie.

 

J'étais poète.

 

Et puis un jour, je ne fus plus poète. Je faisais de la poésie. Ce qui n'a rien à voir. Plus de spontanéité. Mais du préparé, du mis en scène, mal mis en scène. Je ne disais plus rien de nouveau, autrement dit je me répétais à longueur de strophes. De la cuisine faite maison j'étais passé à la cuisine à la chaine.

 

Quand j'ai relu mon dernier recueil, j'ai eu l'impression de manger dans un fast food. Tout cela manquait singulièrement de saveur. Pourtant je l'avais travaillé et retravaillé. Je n'arpentais plus que les mêmes rues, c'était toujours sur la même place, contre la même statue que je pissais. Certes je bandais encore mais ma bandaison était inefficace. Plus d'éjaculation fertile. J'ai bien senti qu'il n'y avait plus de cœur à l'ouvrage. Je ne plongeais plus dans ma tripaille mais j'effleurais la surface de ma cervelle. Ma poésie était intellectuelle. Elle manquait de chair. Et il n'y avait plus de sexe. Elle était froide, non, frigide, anorgasmique. Et pour moi, c'était l'anaphrodisie la plus complète.

 

La poésie, la mienne j'entends, pas celle des autres, ne me fait plus bander. Même si certaines érections étaient douloureuses, ça se terminait toujours pas un orgasme. Depuis un certain temps, je ne jouissais plus. Plus d'éternité de l'instant. Plus d'explosion émotionnelle. Plus de joie, mais une tristesse sourde.

 

Elle ne me fait plus bander parce que ce n'est plus une poésie vécue mais un poésie qui ne relève même pas du fantasme, mais du seul imaginaire et qui permette d'écrire encore. Pourquoi donc écrirais-je sur du non vécu, même fantasmatiquement ? J'ai trop ressenti et exprimé de mépris pour ces soi disant poètes qui visiblement, ne connaissent rien de ce qu'ils écrivent, pour lesquels écrire c'est juste se raconter de belles histoires. Et de tenter de la faire croire aux autres. Avec un peu de persuasion, ça peut marcher. Je ne m'en sens pas capable. JE ne sais pas faire.

 

J'ai marché encore un peu sans conviction, sans vigueur, toute illusion perdue. Comme un toxicomane lassé de sa drogue mais pas encore désintoxiqué et qui a envie de pleurer sur lui-même, tant il se sent nul, faible, pauvre type, impuissant. J'ai encore marché mais j'étais fatigué. Ou lassé plutôt. Oui, c'est cela lassé. Anergique.

 

Simplement parce que les réserves de foutre poétique sont vides, épuisées. Le poète a les couilles à sec. Donc il se tait. Le poète est impuissant. Il serait ridicule de sa part de courir après une muse toujours jeune et fraiche. Le poète restera, pour une fois, décent.

 

Et puis, qu'ai-je fait de ces poèmes que je qualifiais, non sans raison, de poèmes de mirliton ? Rien, absolument rien du tout. Je ne suis pas le seul me dira-t-on. Sans doute. Sans doute, mais je ne suis pas allé jusqu'au bout de ma vie poétique. Oh ! Les raisons ne manquent pas et je pourrais ici en faire la liste. Ce serait long, inutile. Cela chargerait inutilement mon propos. Et bien de ces raisons n'ont rien avoir avec la poésie. Quand un grand veut dévastateur souffle sur votre vie, il est inutile de chercher à se mettre à l'abri et de tenter de sauver les meubles. Il passera de toutes façons et détruira ce qui doit l'être. J'accepte le grand vent dévastateur. Le grand oui à la vie nietzschéen. Si ce vent a détruit, entre autres, ma carrière poétique, hé bien, c'est sans doute qu'il fallait qu'elle soit détruite parce que j'étais allé jusqu'au bout et que je ne pouvais aller plus profond.

 

J'ai décidé d'arrêter là et de passer à autre chose. J'ai supprimé mes publications sur un réseau social, détruit tous mes manuscrits. Il devient difficile de trouver les poèmes de François Sétrin parce que François Sétrin a brûlé ses vaisseaux pour rendre impossible tout éventuel retour en arrière.

 

Pour lui et pour ses anciens lecteurs qui firent si souvent preuve de la plus grande indulgence à son égard.

 

Si la vie est gouvernée par la loi de l'éternel retour, il n'est par contre, pas possible de faire demi tour.